Tchad « Nous sommes aussi les frères de quelqu’un » : le cri du cœur de M. Goual Nanassoum sur les inégalités sociales

 

Dans une tribune poignante devenue virale, M. Goual Nanassoum, Directeur du journal Le Citoyen et journaliste chevronné, dresse un tableau amer et sans filtre des injustices sociales qui gangrènent la société tchadienne. À travers un récit personnel, il interroge, dénonce et interpelle les autorités sur la précarité vécue par de nombreux cadres et intellectuels du pays.

Cette sortie, au ton inhabituellement direct, met en lumière un problème structurel : la valorisation défaillante du travail intellectuel et la reproduction d’inégalités basées sur l’origine, les réseaux et l’appartenance sociale, plutôt que sur le mérite

.Une scène ordinaire devenue symbole

Dans son texte, l’auteur raconte son matin du 4 décembre 2025, alors qu’il attend un confrère au 7ᵉ arrondissement de N’Djamena pour mener une enquête sur l’analphabétisme, « mal du siècle » selon lui.

Le message intégral de M. Goual Nanassoum :

**« Nous sommes aussi les frères de quelqu’un.

N’Djaména, 4 décembre 2025, il est 9 heures. J’attends un confrère à l’avenue Pascal Yaodimnadji, dans le 7ème Arrondissement de N’Djaména, pour aller en ville enquêter sur ce mal du siècle, l’analphabétisme, qui menace notre classe dirigeante. Comme mon confrère tarde à me rejoindre, je cogite sur l’évolution de notre société en regardant les mouvements des voitures, des cyclistes, des charrettes et des piétons.

Je pique une colère noire. Pourquoi des cadres comme nous, qui font des recherches pour écrire, éduquer, former et sensibiliser les citoyens sur leurs droits et leurs devoirs, se retrouvent dans cette misère en faisant l’auto-stop sur la grande voie? Tous mes écrits, mes réflexions et autres publications réalisés dans ce pays pendant plus de 30 ans ne me permettent-ils même pas d’avoir un moyen de déplacement digne de ce nom.

Alors que je vois des compatriotes qui ne font rien de bon, mieux, qui évoluent sans référence scolaire ni académique, vivre mieux que nous autres, simplement parce qu’ils sont nés quelque part ou originaires d’une entité sociale donnée.

Du coup, ma journée est gâtée. Je deviens courroucé, furieux, enragé, à la limite. Mon confrère débouche, lui aussi dans une vieille voiture, me trouve complètement chagriné. Après les salamalecs d’usage, il me demande si j’ai mal dormi, parce que je présente un visage complètement explosif. Je lui réponds par cette hypocrisie nationale : «non, je me porte bien. Ca va aller.» Le temps de faire deux ou trois kilomètres, une roue de sa caisse lâche. Heureusement que nous sommes à quelques mètres des jeunes colleurs de pneus. Quelques rares petits billets de banque sont partis en l’air.

Dans le même contexte, les réseaux sociaux nous agacent avec des nouvelles et même des images des hommes et des femmes ministres ou directeurs généraux des grandes entreprises de l’Etat qui se rendent coupables de délinquance financière.

Le président Mahamat Kaka qui a beaucoup d’argent là, il ne nous voit pas ou quoi? Dites-lui que nous sommes aussi ses frères. »**

Un cri de frustration, mais aussi un appel à justice sociale

Derrière le récit personnel, c’est tout un système que dénonce le Directeur de Le Citoyen. Le texte met en évidence :

1. La précarité vécue par les intellectuels, chercheurs et journalistes, pourtant indispensables à la formation citoyenne et à la construction nationale.

2. La promotion sociale non basée sur le mérite, mais sur l’origine, l’ethnie, la proximité avec le pouvoir ou les réseaux informels.

3. La corruption et les privilèges indécents, illustrés par les scandales financiers impliquant certains hauts fonctionnaires.

4. La question de la redistribution des ressources publiques, posée frontalement lorsqu’il interpelle le Président de la République :

« Dites-lui que nous sommes aussi ses frères. » 

Une parole qui secoue et trouve un écho large

La tribune de M. Nanassoum a été largement partagée sur les réseaux sociaux, où de nombreux citoyens disent se reconnaître dans son vécu : précarité économique, absence de mobilité sociale, sentiment d’injustice et de marginalisation.

Elle relance également le débat sur :

  • la place réservée aux intellectuels dans la société tchadienne,
  • la nécessité de moderniser les conditions de travail des journalistes,
  • la lutte contre l’impunité financière,
  • et l’exigence d’équité dans les politiques publiques.

Au-delà de l’émotion : une interpellation directe aux autorités

Le message de M. Nanassoum, sans être hostile, est profondément critique. Il traduit l’épuisement moral d’une catégorie de la population qui se sent négligée et peu soutenue, malgré son rôle essentiel dans la structuration sociale, éducative et civique du pays.

Son interpellation finale résonne comme une demande de reconnaissance — pas seulement personnelle, mais collective.

Par Kenzo Brown 

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