Soudan : Washington veut étendre l’embargo sur les armes à tout le pays, Khartoum et ses alliés opposent un veto diplomatique
Vingt ans après l’imposition d’un embargo sur les armes limité au Darfour, les États-Unis proposent d’étendre cette mesure à l’ensemble du territoire soudanais. Une initiative qui divise profondément le Conseil de sécurité, entre soutiens à une pression accrue sur Khartoum et défenseurs de la souveraineté soudanaise.
La proposition américaine, déposée devant le Conseil de sécurité des Nations unies, marque un tournant dans la stratégie diplomatique de Washington vis-à-vis du Soudan. Depuis 2003, l’embargo onusien sur les armes ciblait exclusivement la région du Darfour, théâtre d’un conflit meurtrier ayant fait des centaines de milliers de morts. Aujourd’hui, les États-Unis entendent élargir ce dispositif à l’ensemble du pays, une manière d’intensifier la pression sur les généraux au pouvoir à Khartoum.
Mais l’initiative se heurte à un mur d’opposition.
Khartoum : « Les sanctions ne nous feront pas plier »
Abdel Fattah al-Burhan, chef de l’armée soudanaise et homme fort du pays, a réagi avec vigueur. Dans une déclaration rapportée par les médias officiels, il a balayé la proposition américaine d’un revers de main : « Les sanctions et les pressions extérieures ne modifieront pas la position du Soudan, et n’affaibliront en rien la détermination de nos forces armées. »
Pour le général, cette tentative d’élargissement de l’embargo constitue une ingérence inacceptable dans les affaires internes du Soudan, alors que le pays est englué depuis plus d’un an dans une guerre civile sanglante opposant l’armée régulière aux paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR).
Moscou et Pékin montent au créneau
La Russie et la Chine, membres permanents du Conseil de sécurité, ont immédiatement fait connaître leur opposition. Moscou dénonce une mesure « contre-productive » qui risquerait d’aggraver encore la crise humanitaire en privant le gouvernement légal des moyens de se défendre face aux groupes rebelles. Pékin, de son côté, plaide pour une approche « fondée sur le dialogue » et met en garde contre toute action unilatérale susceptible de déstabiliser davantage une région déjà fragile.
Ces deux puissances, qui disposent d’intérêts économiques et stratégiques au Soudan – notamment dans le secteur minier et pétrolier – pourraient utiliser leur droit de veto au Conseil de sécurité si la proposition américaine venait à être soumise au vote.
Un Soudan en guerre, une communauté internationale divisée
Le timing de cette initiative interroge. Le Soudan est déchiré depuis avril 2023 par un conflit entre l’armée d’Al-Burhan et les FSR de Mohamed Hamdane Daglo, dit « Hemedti ». Des milliers de civils ont péri, et plus de dix millions de personnes ont fui leurs foyers, créant l’une des pires crises humanitaires de la décennie.
Les États-Unis justifient leur proposition par la nécessité d’empêcher que les armes ne continuent d’alimenter les deux camps en guerre, au mépris des cessez-le-feu régulièrement violés. Mais pour les critiques, étendre l’embargo aujourd’hui reviendrait à affaiblir l’armée soudanaise face aux FSR, accusées par Washington de recevoir un soutien occulte de certains pays de la région.
La proposition américaine pourrait être mise aux voix dans les prochaines semaines. Mais l’opposition conjuguée de Khartoum, de Moscou et de Pékin laisse présager un blocage diplomatique. Une nouvelle fois, le sort du Soudan se joue dans les couloirs feutrés du Conseil de sécurité, entre calculs géopolitiques et urgences humanitaires.
En attendant, sur le terrain, la guerre continue. Et les armes, elles, continuent de circuler.
Par Issa Abdou

