Tchad : «Ngonne je lo kiss » : quand Mawndoe prête sa voix aux enfants que l’on oublie

Il y a des silences qui pèsent plus lourd que les mots. Dans le studio, une kora s’éveille doucement, comme une mémoire qu’on n’ose réveiller. Puis une voix s’élève en sara, fragile, presque un murmure. Et soudain, un violon. Sa plainte traverse la pièce, et personne ne parle plus. C’est l’atmosphère de « Ngonne je lo kiss », le nouveau projet de Mawndoé  trois mots en sara qui veulent dire « enfants placés ». Trois mots qui, au Tchad, brisent des vies en silence.

Le titre est officiellement sorti ce jour, mardi 20 octobre 2026, et est désormais disponible sur YouTube.

Pour porter cette blessure, l’auteur-compositeur-chanteur tchadien s’est entouré de Boussou à la kora et de Hangé au violon, tous deux venus de Côte d’Ivoire, ainsi que de l’ingénieur du son Dan’s Robi, jeune prodige du beatmaking tchadien. Ensemble, ils ont tissé un métissage sonore où la kora mandingue dialogue avec les cordes du violon  cet instrument que Mawndoé avait déjà convié dans son univers lors de la résidence « Neige au Sahel ». Mais derrière la beauté des notes, c’est un cri qui monte.

Ces enfants que l’on confie et que l’on oublie

Car il faut oser le dire : au Tchad, des milliers d’enfants grandissent loin des bras qui devraient les protéger. Confiés à des proches, à des « tuteurs », à des familles d’accueil informelles, ils sont nombreux à basculer dans l’exploitation domestique, à ployer sous des travaux agricoles qui ne sont pas de leur âge, à s’effacer des registres de l’état civil  en 2015, près de neuf enfants sur dix n’étaient pas déclarés à la naissance. Neuf sur dix. Des enfants sans papiers. Des enfants sans visage. Des enfants que l’État ne connaît pas, et que la société finit par ne plus voir.

Le phénomène des enfants placés n’est pas une histoire lointaine. Il traverse les villages, les ruelles de N’Djamena, les familles que la pauvreté et les migrations disloquent. Les organisations de protection de l’enfance recueillent chaque jour le récit d’enfants astreints à des tâches qui les dépassent, privés d’école, privés de soins, privés d’enfance. « Ngonne je lo kiss » leur prête enfin une voix.

Un artiste qui sait ce que « ne pas exister » veut dire

Ce combat, Mawndoé ne le découvre pas. Depuis son retour définitif au Tchad en 2021, l’ancien cofondateur du groupe Yeleen a fait de l’art une arme de dignité. Son association « Au Nom de l’Art » a permis à des femmes potières de Gaoui d’obtenir certificats de naissance et papiers d’identité  ces documents si simples qui décident pourtant de tout : aller à l’école, se faire soigner, exister aux yeux de l’État.

Lui sait la valeur de ces papiers. Il sait ce que signifie grandir sans nom, sans preuve, sans reconnaissance. « Ngonne je lo kiss » s’inscrit dans cette même démarche : faire entendre ce que la société préfère taire, rendre visible ce qu’elle détourne du regard.

Un pont sonore entre le Sahel et l’Afrique de l’Ouest

Avec Boussou, Hangé et Dan’s Robi beatmaker tchadien déjà primé et récemment finaliste d’une compétition internationale de production musicale en Côte d’Ivoire , le projet prend une ampleur panafricaine. La kora, le violon et la voix en sara dessinent un pont entre le Sahel, l’Afrique de l’Ouest et les réalités que partagent des millions d’enfants sur le continent.

Désormais disponible sur YouTube, le titre s’annonce comme bien plus qu’une simple chanson. Ce sera un pleur, une prière, un serment. Mawndoé, une fois de plus, sculpte le son comme il sculptait jadis le bois et le fer  avec précision, tension, et une profonde humanité.

Car un enfant placé n’est pas un enfant oublié. « Ngonne je lo kiss » est là pour le rappeler, jusqu’à ce que plus personne ne puisse faire semblant de ne pas entendre.

Écoutez « Ngonne je lo kiss » via ce lien 👇👇

Par Kenzo Brown 

 

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