Tchad : N’Djamena : 2 072 décès recensés à Lamadji en octobre, un chiffre qui interpelle
Derrière les 2 072 décès enregistrés en octobre au seul cimetière de Lamadji, à N’Djamena, il y a des familles endeuillées, des fossoyeurs débordés et une ville qui enterre ses morts sans toujours savoir de quoi ils sont morts. L’Œil du Sahara a consulté les registres municipaux.
À Lamadji, la terre ne repose plus jamais longtemps. Chaque matin, de nouvelles fosses s’ouvrent sur ce vaste terrain de sable et de latérite, à la lisière de N’Djamena. Chaque soir, des familles repartent, le cœur lourd, sans toujours comprendre ce qui a emporté leur prochain.
Les chiffres, eux, sont implacables. Selon une fiche d’enregistrement de la Direction de l’assainissement et de la santé de la commune de N’Djamena, consultée par L’Œil du Sahara, 2 072 décès ont été recensés au seul cimetière de Lamadji entre le 1er et le 31 octobre 2026. Près de 67 âmes par jour. Le 29 octobre, ils étaient 93. Le 30, 76. Le 31, encore 61.
« On n’a même plus le temps de pleurer »
Sur place, les gardiens de cimetière parlent d’un rythme qu’ils n’avaient plus connu depuis longtemps. Les pelletées de terre s’enchaînent, les cortèges se croisent, et les mots de consolation se font de plus en plus courts. « On enterre, on enterre, on enterre. On n’a même plus le temps de pleurer », confie l’un d’eux, la voix éteinte.
Car derrière chaque ligne du registre, il y a un visage. Une mère. Un père. Un enfant. Un voisin qu’on croisait chaque jour au marché. Des vies fauchées dans l’indifférence des statistiques, mais qui laissent des familles dévastées, souvent sans explication médicale claire.
Un décalage qui trouble
L’émotion est d’autant plus vive que les chiffres ne concordent pas tous. L’hebdomadaire Abba Garde a publié, le 1er novembre, les résultats d’une enquête menée auprès des gardiens de deux cimetières de la capitale, Lamadji et Toukra. Selon son directeur de publication, Moussaye Avenir de la Tchiré, 861 inhumations auraient été enregistrées dans ces deux cimetières en seulement six jours, du 26 au 31 octobre, dont 593 à Lamadji et 268 à Toukra.
Pour la même période, la fiche municipale consultée par L’Œil du Sahara fait état de 437 décès enregistrés à Lamadji, contre 593 inhumations rapportées par Abba Garde. Soit un écart de 156. Décès enregistrés ou inhumations effectivement réalisées ? Les méthodes de comptabilisation diffèrent, et cette confusion ajoute à l’angoisse des familles, qui ne savent plus à quel chiffre se fier.
La dengue, cette ombre qui plane
Cette hémorragie de vies se déroule sur fond d’épidémie de dengue. Plusieurs hôpitaux de N’Djamena font face à un afflux de patients, et les autorités sanitaires ont engagé des actions de riposte et de sensibilisation. Mais elles le rappellent : tous les décès observés dans la capitale ne sont pas imputables à cette maladie. Le ministre de la Santé lui-même l’a affirmé, tentant de rassurer une population déjà éprouvée.
Le problème, c’est que ni le document municipal ni l’enquête d’Abba Garde ne permettent de dire combien de ces morts sont dus à la dengue, au paludisme ou à autre chose. Alors, à Lamadji, on enterre sans savoir. Et cette incertitude pèse comme une chape de plomb sur les épaules des endeuillés.
Une ville qui attend des réponses
Au-delà des chiffres, c’est une question de dignité. Celle des morts, d’abord, qui méritent que l’on sache ce qui les a emportés. Celle des vivants, ensuite, qui ont besoin de statistiques fiables, couvrant l’ensemble des cimetières, pour comprendre l’ampleur de la crise et espérer la fin du cauchemar.
En attendant, les regards restent tournés vers les autorités sanitaires, appelées à faire la lumière sur cette situation. Selon les chiffres officiels, l’épidémie de dengue a déjà fait 14 décès dans six provinces touchées. Mais à Lamadji, ce sont 2 072 tombes qui crient leur silence. Et une capitale qui retient son souffle, espérant que le mois de novembre sera moins cruel que le précédent.
Par Kenzo Brown

