Afrique : L’ONU qualifie l’esclavage africain de « crime le plus grave contre l’humanité » et ouvre la voie à un débat sur les réparations

 

L’Assemblée générale des Nations unies a adopté, mercredi, une résolution historique portée par le Ghana, qui établit la traite transatlantique comme un crime contre l’humanité sans précédent. Le texte, adopté par 123 voix, relance le défi des réparations et des excuses officielles aux diasporas africaines

Un vote, une reconnaissance.

L’Assemblée générale des Nations unies a franchi un cap symbolique majeur, mercredi, en adoptant une résolution qui élève la traite des esclaves africains au rang de « crime le plus grave contre l’humanité ». Porté par le Ghana, État fortement impliqué dans la mémoire de ce passé douloureux, le texte a recueilli 123 voix favorables, marquant un consensus rare sur une question aussi sensible que la responsabilité historique.

Ce n’est pas un simple texte de plus dans les annales de l’institution new-yorkaise. La résolution, saluée depuis Accra par le président ghanéen John Dramani Mahama, ne se contente pas de condamner un passé lointain. Elle crée un cadre politique et moral pour un débat international longtemps repoussé : celui des réparations, des excuses officielles et de la reconnaissance pleine et entière des préjudices subis par les peuples africains et leurs diasporas.

« La traite négrière transatlantique n’est pas une page oubliée de l’histoire, c’est la blessure originelle sur laquelle ont été bâties les inégalités économiques mondiales », a déclaré un diplomate ouest-africain présent lors du vote, sous couvert d’anonymat.

Fractures diplomatiques

Si la salle était acquise à la portée symbolique de la décision, le scrutin a néanmoins révélé des lignes de fracture diplomatiques profondes. Trois pays ont voté contre : les États-Unis, Israël et l’Argentine. Un choix qui interroge, notamment pour Washington, dont la société civile est traversée par des débats intenses sur l’héritage de l’esclavage.

Par ailleurs, 52 États ont choisi l’abstention, un chiffre significatif qui illustre les réticences persistantes de plusieurs capitales européennes. Parmi eux figurent le Royaume-Uni et plusieurs membres influents de l’Union européenne, qui, tout en reconnaissant l’horreur des faits, semblent vouloir temporiser face à la perspective de réclamations financières ou de responsabilités juridiques directes.

Une résolution aux lourdes implications juridiques

Le choix des termes n’est pas anodin. En qualifiant la traite de « crime le plus grave contre l’humanité », l’Assemblée générale utilise une terminologie qui, dans le droit international, renvoie aux pires atrocités. Si la résolution n’a pas de force contraignante, elle constitue une base politique solide pour plaider en faveur de mécanismes de justice internationale, longtemps jugés inadaptés à des faits antérieurs à la codification moderne des droits humains.

Ce vote ravive ainsi un débat ancien mais souvent étouffé par les réalités géopolitiques contemporaines : comment réparer des siècles de déshumanisation, de travail forcé et de ségrégation systémique ? Pour les pays d’Afrique et des Caraïbes, qui ont mené ce combat diplomatique depuis des décennies, cette résolution est une victoire. Elle place désormais la question des réparations non plus dans le registre de la morale ou de l’histoire, mais dans celui de la responsabilité des États et de la justice internationale.

Dans les couloirs de l’ONU, certains observateurs notent que ce texte, adopté dans un contexte de montée en puissance des pays du Sud global, pourrait servir de catalyseur. « Il ne s’agit plus de savoir s’il faut parler de réparations, mais comment et sous quelle forme », résume un conseiller juridique accrédité auprès de l’organisation.

Le combat pour la mémoire change ainsi de dimension. En officialisant le statut de « crime suprême » à cette page de l’histoire humaine, l’ONU invite les États héritiers des empires coloniaux à sortir de l’ambiguïté mémorielle pour entrer dans l’ère de la reconnaissance et, peut-être, de la restitution.

Par Rodrigue Izumo 

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