Burkina Faso : Après trente ans de silence, un père imam et son fils prêtre se retrouvent dans une étreinte historique
C’est une histoire qui transcende les dogmes et rappelle la puissance des liens du sang. Dans un pays sahélien secoué par les crises et les divisions, une scène d’une rare intensité émotionnelle s’est déroulée ce week-end dans la capitale burkinabè : un père imam et son fils prêtre catholique se sont réconciliés après trente années de séparation.
Les retrouvailles ont eu lieu samedi après-midi dans une concession modeste du secteur 6 de Ouagadougou. El Hadj Mamadou Traoré, 78 ans, guide spirituel de sa mosquée de quartier, a ouvert sa porte à l’homme qu’il n’avait pas voulu voir depuis trois décennies : l’abbé Jean-Baptiste Traoré, 45 ans, recteur d’une paroisse de la ville voisine de Koudougou.
Le silence entre eux avait commencé en 1994, lorsque Jean-Baptiste, alors âgé de 15 ans, avait annoncé à son père son désir d’entrer au séminaire.
« J’ai cru que le diable s’était emparé de mon fils », confie El Hadj Mamadou, assis sur un tapis de prière, sa voix encore tremblante. « Je l’avais élevé dans la foi du Coran. Je l’emmenais à la mosquée depuis qu’il avait cinq ans. Quand il m’a dit qu’il voulait devenir prêtre, pour moi, c’était une mort. J’ai dit : “Tu n’es plus mon fils.” »
L’adolescent avait quitté le domicile familial ce jour-là, emportant avec lui quelques affaires dans un sac en plastique. Pendant trente ans, les tentatives de médiation des oncles, des voisins, même de l’imam de la grande mosquée, se sont heurtées à la douleur du père, qui assimilait cette conversion à une défection familiale et spirituelle.
De son côté, l’abbé Jean-Baptiste a gravi les échelons de l’Église catholique, portant chaque jour le poids de cette rupture. « Il y a des nuits où je me réveillais en sueur, me demandant si mon père était encore en vie. Je priais pour lui à chaque messe. Je priais Dieu de briser ce mur, non pas pour avoir raison, mais pour qu’on s’aime », raconte-t-il, ses yeux rouges d’avoir pleuré.
La réconciliation a pris la forme d’une maladie. Il y a trois mois, El Hadj Mamadou a été victime d’un accident vasculaire cérébral. Alité, il a dit à ses filles : « Amenez-moi mon fils Jean-Baptiste. Je ne veux pas mourir sans lui avoir serré la main. »
Quand le prêtre est arrivé, vêtu de sa soutane noire, il s’est agenouillé devant le seuil de la chambre. Selon les témoins, le vieil homme a tendu ses bras en sanglotant : « Mon fils, où étais-tu ? »
Ils sont restés enlacés plusieurs minutes, tandis que les femmes de la famille scandaient des louanges dans un mélange de mooré et de français.
L’événement, tenu dans l’intimité familiale, a rapidement pris de l’ampleur dans le quartier. Le samedi suivant, une petite cérémonie symbolique a réuni le grand imam de la mosquée Sunna du quartier et le vicaire général de l’archidiocèse, venus saluer ce geste de paix.
« Si un père musulman et un fils chrétien peuvent s’embrasser après trente ans de silence, c’est un message plus fort que tous les discours politiques », a déclaré le Père Michel Zoungrana, présent lors de la bénédiction. « Ils nous montrent que la foi, qu’elle soit dans une église ou dans une mosquée, doit mener à la miséricorde, jamais à la séparation. »
Désormais, chaque soir, l’imam Traoré attend son fils. Non pas pour prier ensemble, mais pour partager le thé. « Il me dit : “Tu as ta route vers Dieu, moi j’ai la mienne. Mais à la fin, le Créateur est le même. Pourquoi aurions-nous attendu trente ans pour comprendre cela ?” », confie l’abbé Jean-Baptiste avec un sourire.
La nouvelle s’est répandue sur les réseaux sociaux au Burkina Faso, où beaucoup y voient un signe d’espérance dans un contexte de montée des tensions communautaires liées à la crise sécuritaire. Pour cette famille, la réconciliation reste simple : un père qui a retrouvé son fils, et un fils qui n’a plus à prier pour un fantôme.
Par Francis Kaboré

