Tchad : Muté pour avoir fait son travail ? Le cas Mahamat Oumar Adoum et le paradoxe de l’intégrité
Dans un pays où l’on célèbre l’impunité et sanctionne la droiture, être un fonctionnaire intègre peut coûter cher. Mahamat Oumar Adoum, chef du secteur de douane Tibesti-Borkou, vient d’en faire l’amère expérience. Sa faute ? Avoir démantelé un trafic d’armes au nord du Tchad. Résultat : il est sèchement muté de son poste. Pas de félicitations. Pas de reconnaissance. Juste une mutation, comme un avertissement silencieux adressé à ceux qui auraient la mauvaise idée de suivre son exemple.
Plus de 130 armes saisies… et un carton de mutation en retour
Entre septembre 2024 et avril 2025, ce haut cadre des douanes a saisi plus de 130 armes de guerre dans une région où la prolifération des armes est un secret de Polichinelle. Kalachnikovs, munitions, pièces détachées… autant de cargaisons interceptées grâce à un travail minutieux et risqué.
Dans un État qui se dit engagé dans la lutte contre l’insécurité et la circulation illégale des armes, cet acte devrait être salué. Mais au Tchad, la logique semble inversée. Faire son travail correctement, c’est « trop zélé ». Cela dérange. Cela fait peur. Et surtout, cela menace les intérêts occultes de ceux qui profitent de ce chaos armé.
Une sanction qui ne dit pas son nom
La mutation de Mahamat Oumar Adoum est intervenue sans explication officielle, dans un silence institutionnel assourdissant. Ni communiqué du ministère des Finances, ni mot d’encouragement des autorités sécuritaires. Tout juste une décision administrative qui sonne comme une mise à l’écart.
Un traitement d’autant plus révoltant que ce douanier n’a fait qu’appliquer les directives officielles. À moins, bien sûr, que ces dernières ne soient qu’un écran de fumée destiné à masquer une collusion bien réelle entre certaines autorités et les réseaux de trafic.
Un pays où l’ordre gêne plus que le désordre
Le cas Mahamat Oumar Adoum jette une lumière crue sur les paradoxes du pouvoir tchadien. À Mandakao, dans le Ouaddaï et ailleurs, les conflits intercommunautaires s’enchaînent, alimentés par des armes de guerre obtenues facilement. Les campagnes de désarmement civil peinent à convaincre, souvent perçues comme des mascarades ou des règlements de comptes ciblés.
Dans ce contexte, l’action de M. Adoum aurait pu – aurait dû – servir d’exemple. Mais non. Au Tchad, mieux vaut se taire, détourner, ou collaborer avec les puissances de l’ombre, plutôt que de risquer de déranger les circuits établis.
Une justice à géométrie variable
Ce traitement réservé à un agent honnête fait douloureusement écho à d’autres dérives récentes. L’arrestation brutale de l’opposant Succès Masra, un matin de mai, sans mandat clair ni charges sérieuses, en est une illustration. Pendant que les voix discordantes sont muselées, les vrais malfrats paradent librement, parfois escortés – ironie suprême – par ceux-là mêmes censés les pourchasser.
On en vient à se poser une question tragique : qui, dans ce pays, défend vraiment la République ?
Quand l’intégrité devient une faute professionnelle
Le cas de Mahamat Oumar Adoum dépasse sa seule personne. Il symbolise le sort réservé à tous ceux qui refusent de plier devant le système. Dans ce Tchad-là, l’intégrité est perçue comme une provocation, et la loyauté comme un risque.
Les conséquences sont lourdes : une administration paralysée par la peur, une jeunesse désabusée, un tissu social rongé par l’injustice. Pendant que les fonctionnaires honnêtes sont punis, les incompétents et les corrompus montent en grade. L’État, lui, tangue, pris entre amateurisme, duplicité et cynisme.
Jusqu’à quand ?
La question n’est plus de savoir pourquoi Mahamat Oumar Adoum a été muté. Elle est de savoir combien de temps encore un tel système pourra se maintenir. Combien de temps encore le peuple tchadien tolérera que les justes soient écrasés, pendant que les criminels sont protégés ?
Au moment où le pays tente de se reconstruire, une chose est certaine : sans justice, sans reconnaissance des hommes intègres, aucun avenir viable n’est possible.
Par Kenzo Brown



