Tchad : » Artistes ignorés, influenceurs promus » : Monsieur le Ministre Abakar Rozi Teguil, vous êtes en train de tuer la culture
Monsieur le Ministre de la Culture, ce n’est pas de gaieté de cœur que nous écrivons ces lignes. Mais il faut dire la vérité. Depuis votre arrivée à la tête du ministère de la Culture, un mal insidieux s’est installé dans notre pays : la transformation de l’art en spectacle vide, de la culture en simple outil de divertissement instantané, sans profondeur ni ambition.
Vous ne soutenez pas les artistes, vous les humiliez.
Au lieu d’ouvrir les scènes aux musiciens, aux comédiens, aux danseurs, aux plasticiens, aux écrivains qui portent dans leurs veines la mémoire, les douleurs et les rêves du Tchad, vous faites défiler sur vos podiums des tiktokeurs sans formation, sans démarche artistique, sans rigueur. Des amuseurs publics, dont la seule compétence est de déclencher un rire vide ou de reproduire des tendances mondiales hors sol.
Et vous les élevez comme des références culturelles.
Est-ce cela, la politique culturelle d’un État digne de ce nom ?
Est-ce cela, votre vision de l’art ? Une distraction creuse, vendue au plus offrant, sans transmission, sans ancrage, sans exigence ? Un contenu jetable pour des écrans, au lieu d’un contenu durable pour les cœurs et les esprits ?
Le rôle d’un ministère de la Culture n’est pas d’amplifier les algorithmes. Il est de construire une conscience collective. De préserver notre patrimoine. De valoriser notre diversité. De soutenir les créateurs qui font rayonner le Tchad sur la scène nationale et internationale.
Mais aujourd’hui, ce sont ces artistes-là que vous méprisez.
Ils sont ignorés dans les budgets, absents des programmes, délaissés dans les appels à projets. Ils créent avec leurs moyens, dans l’ombre, pendant que vous mettez la lumière sur des produits viraux qui disparaîtront dans quelques semaines.
Vous nous parlez de modernité. Mais il n’y a rien de moderne à mépriser les racines. Il n’y a rien de novateur à confondre popularité numérique et légitimité artistique. La vraie modernité, c’est de faire coexister tradition et innovation, art populaire et art savant, oralité et écriture, culture urbaine et culture ancestrale.
Où sont vos politiques publiques ? Vos résidences de création ? Vos soutiens aux festivals ? Vos écoles de formation artistique ? Vos plans pour sauver les musées, les bibliothèques, les théâtres en ruine ? Vos textes pour encadrer la production culturelle dans un marché numérique qui broie les identités ?
Pendant que les autres pays investissent dans l’éducation artistique, le Tchad laisse ses artistes crever dans l’indifférence.
Un ministre de la Culture ne doit pas courir après les vues. Il doit avoir une vision.
L’art ne doit pas être réduit à du bruit. Il est le cœur battant d’une nation. Il éduque, il apaise, il dénonce, il interroge, il répare. Et c’est cela, justement, que vous êtes en train de tuer, Monsieur le Ministre.
Si vous pensez que gouverner la culture, c’est faire des likes votre boussole, alors vous n’êtes pas à votre place.
Mais si vous avez encore une once de respect pour les femmes et les hommes qui font l’art de ce pays, écoutez-les. Recevez-les. Soutenez-les. Et cessez de confondre influence avec excellence.
Car tant que vous opposerez les artistes au profit de l’ignorance numérique, vous ne serez pas un serviteur de la culture tchadienne.
Vous en serez le fossoyeur.
Par Kenzo Brown

