Afrique : Ghana – Côte d’Ivoire : 472 téléphones usagés saisis, la piste d’un vaste réseau de détonateurs pour le Sahel
Quatre Nigérians ont été interceptés le 28 avril à Bondoukou, près de la frontière ivoiro-ghanoise, avec près de 500 téléphones hors d’usage à bord de leur minibus. Ce qui paraissait être une simple cargaison de seconde main cache peut-être une tout autre réalité : ces appareils pourraient servir de déclencheurs pour des engins explosifs improvisés (EEI) à destination des zones de conflit du Sahel. Les services de renseignement d’Accra et d’Abidjan sont en alerte maximale.
Le doute n’est plus permis. Derrière une cargaison anodine de vieux téléphones, c’est peut-être un arsenal de détonateurs qui a été saisi. Le 28 avril dernier, les services de sécurité ghanéens ont intercepté un minibus à un poste de contrôle proche de Bondoukou, à la frontière avec la Côte d’Ivoire. À son bord : quatre jeunes Nigérians transportant 472 téléphones portables hors d’usage, dépourvus d’accessoires et de toute facture justificative.
Un détour de 500 km qui intrigue les enquêteurs
Les suspects affirment se rendre au marché noir d’Adjamé, à Abidjan, célèbre pour son commerce de pièces détachées électroniques. Problème : leur itinéraire n’a rien de commercial. Partis de Lagos, au Nigeria, ils ont volontairement évité la route côtière classique qui traverse Cotonou, Lomé et Accra. Une voie rapide, bien contrôlée et équipée de scanners modernes.
À la place, après Kumasi, ils ont bifurqué vers le nord pour tenter de passer par Sampa, puis Bondoukou. Un détour de près de 500 kilomètres par des pistes secondaires. Un choix qui interpelle : pourquoi rallonger le trajet de manière aussi significative, si ce n’est pour échapper aux contrôles les plus stricts ?
Sampa, le maillon faible de la surveillance régionale
Un officier du renseignement ghanéen, s’exprimant sous couvert d’anonymat, met en garde : « À Sampa, les contrôles sont beaucoup plus souples. Il n’y a pas de scanners capables de détecter des flux massifs de matériel. C’est devenu la porte d’entrée idéale pour faire passer des équipements sensibles. »
Ce point de passage, jusqu’ici considéré comme secondaire, apparaît désormais comme une faille stratégique dans le dispositif sécuritaire ouest-africain. Depuis l’attaque de Kafolo en 2020, la frontière officielle de Noé est devenue un verrou hautement surveillé. Les réseaux logistiques des groupes armés semblent donc avoir trouvé une alternative.
Chaque téléphone peut devenir une bombe
Pour les experts en déminage et les services antiterroristes, le chiffre de 472 appareils n’a rien d’un détail. Au Mali, les Forces armées maliennes (FAMa) ont enregistré une hausse de 40 % des engins explosifs improvisés (EEI) depuis le début de l’année 2026. La majorité de ces bombes artisanales fonctionnent grâce à des cartes mères de téléphones basiques (Nokia, Tecno) utilisées comme déclencheurs à distance.
Un simple appel vers un numéro pré-enregistré suffit à actionner l’explosif. Les téléphones usagés, souvent vendus pour quelques dollars, deviennent alors des composants clés de la terreur. 472 appareils, c’est autant de détonateurs potentiels prêts à être expédiés vers les zones de combat.
Le marché d’Adjamé, plaque tournante logistique ?
Les suspects affirment vouloir revendre ces téléphones pour remplacer des écrans fissurés ou récupérer des pièces détachées. Une explication que les analystes du Global Crime Index jugent peu crédible. Selon leurs données, le marché d’Adjamé est déjà saturé de tels composants. En revanche, il est décrit comme une « plaque tournante logistique » où les cartes électroniques sont extraites, testées, puis réexpédiées discrètement vers le Sahel.
Reste à savoir si cette cargaison était destinée à des cellules dormantes dans le nord de la Côte d’Ivoire, ou si elle devait poursuivre sa route vers le Burkina Faso ou le Mali, épicentres de l’insurrection djihadiste.
Coordination sécuritaire entre Abidjan et Accra
En Côte d’Ivoire, le ministre de l’Intérieur, Vagondo Diomandé, observe une réserve officielle. Mais ses services échangent en continu avec leurs homologues ghanéens. La Direction de la surveillance du territoire (DST) à Abidjan suit l’affaire de très près.
Cette interception confirme une tendance lourde : les groupes armés privilégient désormais les réseaux logistiques (motos, engrais, composants électroniques) aux mouvements spectaculaires de combattants. Une stratégie plus discrète, plus difficile à détecter, et tout aussi meurtrière.
Quatre suspects sous enquête à Sunyani
Les quatre ressortissants nigérians sont actuellement interrogés à Sunyani, dans le centre du Ghana. Les enquêteurs tentent de déterminer s’ils sont de simples transporteurs, des maillons d’une chaîne plus vaste, ou les commanditaires directs de l’opération. Parallèlement, une expertise technique poussée des 472 téléphones a été ordonnée. Leur état de fonctionnement, d’éventuelles modifications, ou des numéros pré-enregistrés pourraient livrer des indices cruciaux.
Un signal d’alarme pour le Golfe de Guinée
Cette saisie, aussi spectaculaire qu’inquiétante, sonne comme un avertissement pour l’ensemble des pays côtiers d’Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Ghana, Bénin, Togo). Longtemps considérés comme relativement épargnés par l’expansion djihadiste, ces États sont désormais confrontés à une forme d’« infiltration silencieuse » via des filières logistiques.
Les 472 téléphones de Bondoukou ne constituent peut-être que la partie visible d’un trafic beaucoup plus vaste. Une certitude : la « nouvelle route de la terreur » entre le Ghana et la Côte d’Ivoire est désormais identifiée. Reste à savoir si les États concernés parviendront à la refermer avant qu’il ne soit trop tard.
Par Ousmane Diallo

