Cameroun : Bomono : Anicet Ekane rejoint ses ancêtres, un dernier cri pour une génération politique en voie d’extinction
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Samedi, sous un ciel lourd d’émotion, le village de Bomono (Moungo) a été le théâtre d’un adieu pas comme les autres. Anicet Ekane, figure historique de l’opposition camerounaise et président du MANIDEM, a fait son ultime voyage. Entre hommages populaires, ferveur militante et fractures mémorielles, ces obsèques ont rappelé que l’homme restera, même dans la mort, un miroir des contradictions politiques camerounaises.
Il y avait, ce samedi à Bomono, plus qu’un simple enterrement. Il y avait une page qui se tourne, une mémoire qui se grave, et une génération qui s’éloigne un peu plus. Anicet Ekane, opposant historique, tribun rugueux, prisonnier politique à plusieurs reprises, a été conduit à sa dernière demeure au cœur de ce village du Moungo qui l’a vu naître. Son cortège funèbre, parti de Douala, avait des allures de pèlerinage militant : drapeaux, chants engagés, et silences recueillis.
Sous la chaleur moite de l’Ouest camerounais, militants historiques, anonymes venus des grands villes et quelques figures politiques ont accompagné celui qui incarna, durant des décennies, une certaine idée radicale du militantisme : celle des nationalistes rugueux, des voix que l’on n’achète pas, des hommes de rupture idéologique.
« Il n’a jamais aimé les silences confortables »
C’est par ces mots qu’un proche militant a résumé l’héritage d’Ekane. Car derrière le président du MANIDEM, derrière l’opposant intransigeant souvent redouté, subsistait un homme habité par une fidélité quasi viscérale à une mémoire nationaliste héritée des grandes figures contestataires de l’après-indépendance. Anicet Ekane appartenait à cette école politique où l’engagement n’était pas un calcul, mais une mission totale – quitte à payer de sa liberté, de son isolement, ou de son confort.
Ses obsèques ont pourtant aussi révélé une réalité plus complexe. Figure admirée pour sa constance par les uns, personnalité controversée pour ses prises de position radicales – parfois clivantes – par les autres, Ekane n’a jamais laissé indifférent. Même dans la mort, son nom continue de diviser et d’interroger. Sur les réseaux sociaux, comme dans les discussions à voix basse, son héritage politique divise encore : énergumène utile ou martyr de la cause démocratique ? Homme de principe ou infréquentable compagnon de route ?
« Les hommes profondément politiques ne meurent jamais vraiment dans le consensus »
À Bomono, ce samedi, au milieu des chants et des prières, flottait une évidence : avec Anicet Ekane, c’est toute une génération politique forgée dans les grandes batailles idéologiques du Cameroun post-indépendance qui s’éloigne peu à peu. Une génération qui vivait la parole politique comme un engagement existentiel, total, parfois solitaire. Loin des réseaux sociaux et des postures calibrées.
Dans son discours d’adieu, un militant historique du MANIDEM a lancé, la voix étranglée : « Anicet n’est pas mort. Il a simplement changé de tranchée. » Une phrase qui en dit long sur ce que représente encore l’homme pour ses fidèles : un combattant jusqu’au bout, un réfractaire au silence, un martyr pour certains – mot lâché dans la foule, repris comme un souffle.
Que reste-t-il d’Anicet Ekane ?
Si l’homme a été mis en terre, sa mémoire, elle, continue déjà de circuler. Dans les consciences militantes, dans les récits politiques du pays, et dans cette question ouverte qu’il laisse derrière lui : au Cameroun d’aujourd’hui, une opposition radicale, intraitable, sans compromis, est-elle encore possible sans payer le prix de l’oubli ou de la marginalisation ?
À Bomono, le dernier mot n’est pas une conclusion. C’est une ligne de tension, un héritage inconfortable, et une ultime victoire : celle de ne pas être tombé dans l’indifférence.
Repose en paix, Anicet Ekane. Le débat, lui, ne repose pas.
Par Georges Domo

