États-Unis : Qui était Nasir Best, le jeune homme abattu après avoir pris la Maison Blanche pour cible ?
Il avait 21 ans, un prénom qui signifie « victorieux » en arabe, et une certitude dévorante : celle d’être le fils de Dieu. Nasir Best, abattu samedi par les services de sécurité après avoir tiré en direction de la Maison Blanche, laisse derrière lui plus de questions que de réponses. Plongée dans le parcours troublé d’un jeune Américain qui se prenait pour Jésus-Christ.
Un quartier modeste, une mère effondrée
C’est dans une rue silencieuse de Southeast Washington, à quelques kilomètres seulement de la Maison Blanche qu’il visait, que Nasir Best vivait avec sa mère. Les voisins le décrivent comme un garçon « calme, discret, mais étrange ».
Sa mère, Latoya Best, 46 ans, s’est confiée à nos confrères de WUSA9, les yeux rougis par les larmes : « Il n’était pas méchant. Il était malade. Je lui avais dit d’arrêter de regarder la télé. Il disait qu’on lui parlait dans la tête. Depuis deux ans, il me répétait : “Maman, je dois sauver l’Amérique. Je suis lui.” »
« Lui », c’était Jésus-Christ. Une identification délirante qui s’est intensifiée ces derniers mois, au point que Nasir avait cessé de répondre à son prénom. Il exigeait qu’on l’appelle « Yeshua Hamashiach » (Jésus en hébreu).
Un parcours de déscolarisation et d’errance médicale
Selon des documents judiciaires consultés par notre rédaction, Nasir Best avait été diagnostiqué schizophrène paranoïde à l’âge de 17 ans. Son dossier médical mentionne plusieurs hospitalisations d’office, dont une en 2023 après qu’il eut menacé un voisin avec un couteau en criant « chasser les démons ».
Il avait été placé sous curatelle, mais sa mère confie avoir eu du mal à lui faire prendre son traitement : « Il disait que les médicaments coupaient sa connexion avec Dieu. Alors il les recrachait. »
Scolarisé jusqu’en seconde dans un lycée public de la capitale, Nasir avait été exclu après avoir déclenché une alarme incendie un jour d’examen, affirmant qu’il « ouvrait les portes du paradis ». Depuis, il vivait reclus, passant ses journées à lire la Bible, à regarder des prêches en ligne et à publier des vidéos confuses sur une chaîne YouTube désormais supprimée.
« Je vais rencontrer le diable » : son dernier message
Notre rédaction a pu reconstituer une partie de sa traque numérique. Dans les heures précédant son geste, Nasir Best a posté plusieurs stories sur Instagram, aujourd’hui retirées par la plateforme.
Sur l’une d’elles, on le voit debout devant un miroir brisé, un sweat à capuche blanc sur la tête. Il dit, d’une voix monocorde : « Le Père m’a envoyé. La bête est assise dans la grande maison blanche. Je vais entrer ou je vais brûler. »
Sur une autre, il tient un pistolet de calibre 9 mm face à la caméra : « Je ne crains rien. Je suis la résurrection. Si je tombe, je reviendrai dans trois jours. »
Son dernier message, envoyé à un ancien camarade de lycée à 14h23 samedi, était encore plus glaçant : « Prie pour moi. Je vais rencontrer le diable aujourd’hui. S’il te plaît, dis à ma mère que je l’aime. »
Un profil qui interroge le système de santé mentale américain
Le drame ravive une douloureuse polémique aux États-Unis : comment un jeune homme connu des services psychiatriques, ayant déjà fait preuve de violence, a-t-il pu se procurer une arme à feu ?
Selon les premières constatations balistiques, le pistolet utilisé par Nasir Best avait été acheté légalement en février 2025 dans un armurerie du Maryland. Pourtant, le National Instant Criminal Background Check System (NICS) aurait dû bloquer la vente, puisque le diagnostic de schizophrénie figurait dans une base de données fédérale. Une faille que le FBI devra expliquer.
Le shérif du comté de Prince George, Melvin Cloyd, s’est montré amer : « On laisse des malades mentaux graves se promener avec des armes. Ce jeune homme n’avait rien à faire dans la rue, encore moins avec un pistolet. Il fallait qu’il soit hospitalisé. Personne n’a rien fait. »
Un voisin témoigne : « Il nous parlait de la fin du monde »
Marcus Johnson, 58 ans, habitait à côté de la famille Best depuis dix ans. Il raconte : « Nasir n’était pas agressif, au contraire. Mais depuis un an, il devenait de plus en plus bizarre. Il nous parlait de la fin du monde, des anges, du jugement dernier. Il disait que Trump était l’Antéchrist et que Biden était possédé. Ma femme avait peur. Moi, je pensais que c’était juste un pauvre gars perdu. »
Et d’ajouter, en secouant la tête : « Je ne l’ai jamais vu avec une arme. Samedi matin, il m’a croisé et m’a dit : “Aujourd’hui, je deviens immortel.” Je pensais qu’il plaisantait. Je me sentirai coupable pour toujours. »
Au-delà du drame individuel, l’affaire Nasir Best relance la question de la prise en charge de la santé mentale aux États-Unis, et plus spécifiquement dans la capitale fédérale. Washington D.C. compte l’un des taux d’hospitalisation psychiatrique les plus bas du pays, faute de lits et de moyens.
La sénatrice démocrate Amy Klobuchar a réagi dès samedi soir : « Un jeune homme schizophrène non traité, armé, à deux pas de la Maison Blanche. C’est un échec collectif. Combien de drames faudra-t-il avant que ce pays prenne enfin au sérieux la santé mentale ? »
De son côté, la Maison Blanche a sobrement indiqué que le président avait été informé et que ses pensées allaient « à la famille du tireur, elle-même victime d’une tragédie que la maladie mentale rend insondable ».
Une autopsie psychiatrique (psychiatric autopsy) a été ordonnée par le médecin légiste du district. Elle devrait permettre de comprendre avec plus de précision l’état mental de Nasir Best au moment des faits. Les enquêteurs cherchent également à savoir s’il a agi seul ou s’il a été influencé par des contenus en ligne radicaux ou sectaires.
Sa mère, Latoya, n’a pas pu assister à l’autopsie. Elle a simplement confié, effondrée, à une voisine : « J’avais peur qu’il finisse comme ça. Je l’avais dit aux assistantes sociales. Personne ne m’a écoutée. Maintenant, mon fils est mort. Et l’Amérique l’appelle un terroriste. Ce n’était pas un terroriste, c’était mon bébé. »
Par Ousmane Diallo

