Tchad : « Les miraculés de Darkoufar » : Djimrabaye Bourngar signe un cri de détresse pour les peuples oubliés
Il y a des livres qui se lisent. Et il y a des livres qui vous hantent. Les miraculés de Darkoufar, quatrième roman du magistrat et écrivain tchadien Djimrabaye Bourngar, à paraître aux Éditions Albatros, appartient à cette seconde catégorie. C’est une œuvre bouleversante, un uppercut littéraire qui laisse le lecteur sans souffle, le regard rivé sur des vérités que l’on préfère souvent détourner.
Oubliez les frontières de la géographie. Darkoufar n’existe sur aucune carte, et pourtant, nous la connaissons tous. C’est cette terre où le pouvoir ne s’obtient plus par les urnes, mais par le canon des armes. Une « Répunarchie », une « kakistocratie laïco-théocratique » le règne des pires où un seul homme, le « Présiroident », s’est érigé en constitution vivante. Dans ce royaume de l’absurde et de la terreur, la haine est une politique d’État, et la violence, un langage quotidien.
Le martyre d’un peuple qui ne demande qu’à respirer
Au cœur de ce cauchemar éveillé, il y a les Koufarois. Un peuple fictif, certes, mais dont les souffrances résonnent avec une actualité déchirante. Djimrabaye Bourngar ne se contente pas de raconter la misère ; il la sculpte avec des mots d’une poésie déchirante. « À Darkoufar, les enfants grandissent sans mûrir, mûrissent sans grandir et meurent sans vieillir. » En une phrase, tout est dit : l’enfance volée, l’avenir confisqué, l’espoir assassiné avant même d’avoir pu éclore.
Dans cette « terre-jungle », les fruits tombent avant d’être mûrs. Les hommes et les femmes y sont abattus en pleine rue pour avoir osé réclamer l’essentiel : « un bol d’air, un bol d’eau, un bol de riz, un bol de liberté, un bol d’égalité, un bol de dignité ». Des mots simples, terriblement puissants, qui frappent au plus profond de la conscience humaine. Car derrière la fiction, c’est le calvaire de tant de peuples à travers le monde qui se dessine en filigrane.
Un homme de justice, une plume de feu
Comment un magistrat peut-il écrire avec une telle émotion ? Parce que Djimrabaye Bourngar n’a pas seulement côtoyé la loi, il a côtoyé les hommes. Procureur général près la Cour d’Appel de Moudou, Directeur général du Ministère de la Justice, Conseiller à la Cour d’Appel de N’Djamena, il a servi au sein des missions des Nations Unies au Tchad, au Cameroun, au Nigéria et au Mali. Il a été de ceux qui observent, qui écoutent, qui comprennent les rouages de la souffrance humaine. Son passage à la FIFA, comme Vice-président de la Chambre d’Instruction de la Commission d’Éthique, témoigne de son engagement constant pour la justice.
Mais avant tout cela, Bourngar était un homme de théâtre. Comédien, metteur en scène, dramaturge. Et cela se sent dans chaque page. Les miraculés de Darkoufar est une scène grandeur nature, où chaque personnage est un acteur tragique, et chaque chapitre, une réplique poignante. Après L’insoumis de Mopassa, Mangistrature à Begou et La désherence en Zizanie du Sud, ce quatrième roman confirme une voix unique dans la littérature africaine contemporaine.
Un livre à lire, à partager, à faire résonner
Avec ce roman, Djimrabaye Bourngar ne cherche pas seulement à divertir. Il lance un appel. Un cri. Une supplique pour que l’on n’oublie pas les « miraculés » de ce monde — ceux qui survivent malgré tout, qui se lèvent chaque matin dans l’enfer, et qui n’ont, pour toute richesse, que leur dignité.
Les miraculés de Darkoufar n’est pas une lecture anodine. C’est une expérience. C’est un miroir tendu à l’humanité, une invite à la réflexion, à la colère parfois, à l’empathie toujours. Un livre que l’on referme le cœur serré, mais l’esprit éveillé.
Annoncé aux Éditions Albatros, ce roman s’impose déjà comme un événement littéraire majeur. Ne le manquez pas. Parce que certaines histoires, même fictives, sont trop importantes pour être ignorées.
Par Kenzo Brown



