Madagascar : Affaire Ravatomanga : son avocat dénonce un dossier sous influence et des preuves contestées
Détenu à Maurice depuis le 24 octobre 2025, l’homme d’affaires malgache Mamy Ravatomanga s’est vu refuser une deuxième fois sa libération sous caution le 12 octobre. Sa défense prépare un nouveau recours. Son avocat, Me Khushal Lobine, répond aux accusations de la Financial Crimes Commission (FCC) et dénonce une pression d’Antananarivo sur la procédure mauricienne.
Mamy Ravatomanga est arrivé à Maurice en jet privé dans la nuit du 11 au 12 octobre 2025, alors que le pouvoir d’Andry Rajoelina s’effondrait à Madagascar. Arrêté le 24 octobre par la Financial Crimes Commission, le fondateur du groupe Sodiat est incarcéré à la prison de haute sécurité de Melrose. Il fait l’objet de trois accusations provisoires : deux pour blanchiment d’argent et une pour entente délictueuse, liée à une rencontre organisée le 14 octobre 2025 à Quatre-Bornes avec Junaid Fakim, alors commissaire de la FCC, qui a démissionné le 25 octobre.
La Cour suprême avait confirmé le 26 mai le rejet de sa première demande de libération sous caution, prononcé le 30 décembre 2025. Le 12 octobre, le magistrat Mohammad Ilfaaz Farook Nathire, de la Bail and Remand Court, a rejeté sa deuxième demande, jugeant les risques de fuite et d’interférence avec l’enquête trop élevés. Me Khushal Lobine répond aux questions d’Afrik.com.
De nouveaux éléments sur les attaches familiales
Interrogé par le journal l’oeil du Sahara sur ce que son nouveau recours apporte de nouveau, l’avocat met en avant plusieurs pièces justificatives. Le contrat de location de la maison occupée par la fille et le gendre de son client à Maurice a été renouvelé jusqu’à fin juillet 2028, alors qu’il expirait en août 2026 lors de la première demande. Une lettre de la propriétaire confirme qu’elle ne s’oppose pas à ce que le couple héberge M. Ravatomanga en cas de libération sous caution.
Les permis de résidence de la fille, du gendre et de leurs deux enfants sont valables dix ans, jusqu’en 2033. La famille est installée sur l’île depuis 2023. L’aînée des enfants, âgée de 6 ans, est scolarisée dans une école française depuis la maternelle et poursuit sa scolarité sur l’île ; la cadette y est née. Le gendre y exerce également son activité professionnelle.
Me Lobine rappelle par ailleurs que son client entretient des liens économiques avec Maurice depuis plus de trente ans, y ayant établi dès 1995 des activités commerciales et des relations bancaires. « Il ne s’agit donc pas simplement de liens familiaux avec des personnes de passage », insiste-t-il.
Sur le risque de fuite, l’avocat souligne que M. Ravatomanga a remis volontairement ses passeports aux services de l’immigration mauricienne, justificatifs à l’appui.
Le projet de fuite par la mer contesté
La FCC affirme que l’homme d’affaires envisageait de quitter l’île par la mer et le soupçonne d’avoir passé des appels non autorisés depuis sa cellule. Me Lobine conteste la chronologie de ces révélations. Selon lui, un document prétendument transmis par les autorités malgaches, faisant état de trois bateaux appartenant à son client sans en préciser la localisation, n’est apparu que plusieurs jours après le début des débats, alors que les arguments de la FCC étaient sérieusement contestés. Il affirme que M. Ravatomanga n’a jamais été confronté à ce document, ni que celui-ci a été formellement produit devant la Cour, et qu’il a expressément démenti être propriétaire des embarcations.
L’avocat juge également « surprenant » que l’enquêteur ait évoqué tardivement un projet de fuite maritime, alors que les téléphones de son client et de ses proches avaient été saisis dès le 16 octobre 2025.
Sur les appels prétendument passés depuis la prison, Me Lobine relève l’absence de preuves : aucune image des 505 caméras de surveillance de l’établissement, aucun témoignage d’agent pénitentiaire ou de codétenu, et aucune découverte lors des fouilles régulières. Il souligne que la FCC, et non les services pénitentiaires, aurait trouvé deux téléphones dans la prison et identifié un appel vers Madagascar, sans établir de lien avec son client, alors que d’autres Malgaches sont détenus à Melrose. M. Ravatomanga n’a jamais été interrogé sur ces faits.
La rencontre du 14 octobre avec Junaid Fakim
L’avocat explique que son client, arrivé le 12 octobre et visé par une enquête de la FCC ouverte le 13, cherchait légitimement à constituer son équipe de défense. Il affirme que M. Ravatomanga a rencontré Junaid Fakim en sa qualité d’avocat, à une date où il ne faisait l’objet d’aucun mandat d’arrêt, d’aucune arrestation ni d’aucune saisie. Le premier Criminal Attachment Order de la FCC n’a été émis que le lendemain, le 15 octobre.
Le recours devant le Privy Council
Me Lobine indique que son client avait déjà engagé une nouvelle procédure de libération sous caution devant les juridictions mauriciennes lorsqu’il a saisi le Privy Council le 22 juillet, avant de renoncer quelques jours plus tard. La FCC s’opposait à la conduite simultanée des deux procédures ; un accord a été trouvé pour ne poursuivre que la voie mauricienne, dont les délais étaient plus courts. Ce retrait ne constitue pas un abandon des arguments ni un renoncement définitif, précise-t-il.
« L’homme à abattre »
L’avocat lie les poursuites au changement de régime à Madagascar. « Depuis le changement de régime, notre client est devenu une cible particulièrement exposée. Nous avons le sentiment qu’il est devenu l’homme à abattre », déclare-t-il. Il rappelle que M. Ravatomanga a consacré 37 années à développer ses entreprises, employant plus de 4 800 salariés, et que sa fille a évoqué devant la Cour le fait qu’il avait été pressenti comme candidat à une future présidentielle.
Sur une éventuelle pression d’Antananarivo, Me Lobine cite plusieurs éléments : la plainte liée à une enquête du Parquet national financier de Paris ouverte en 2015 et close en 2023 ; les déclarations de la ministre malgache de la Justice, Fanirisoa Ernaivo, affirmant en février 2026 que cette enquête avait été rouverte, ce que le PNF a formellement démenti par courrier ; et l’intervention des autorités malgaches au quatrième jour de l’audience au sujet des trois bateaux.
Mandats d’arrêt et extradition
L’avocat affirme que son client ne fait l’objet d’aucune notice rouge d’Interpol, et cite l’Attorney General de Maurice, Me Gavin Glover, selon lequel le mandat transmis par Madagascar « n’en est pas un ». Il dit n’avoir pas connaissance d’une demande d’extradition et invite à interroger l’Attorney General sur les propos de la ministre malgache, qui aurait déclaré que Maurice ne s’opposerait pas à une extradition une fois les procédures locales terminées.
Par Rodrigue Izumo

