Cameroun:  La deuxième mort d’Eboa Lotin : quand un billet de 2 000 FCFA insulte la mémoire d’un géant

 

Il y a des images qui frappent plus qu’un discours. Il y a des chiffres qui humilient plus qu’une insulte. Ce 22 septembre 2026, Henri Lotin, fils du légendaire Emmanuel Eboa Lotin, a publié sur les réseaux sociaux la photo d’un billet de deux mille francs CFA. Sa part de droits d’auteur. Sa part d’héritage. Sa part de mémoire. Deux mille francs. Le prix d’un sandwich. Le prix d’une course en moto-taxi. Le prix du silence d’un pays envers l’un de ses plus grands génies.

« Accroche ça au mur ! » ont ironisé des milliers d’internautes. Mais derrière la raillerie, il y a une gorge serrée. Derrière le sarcasme, il y a une colère sourde. Car ce n’est pas seulement Henri Lotin qui est humilié ce jour-là. C’est le Cameroun tout entier. C’est sa culture. C’est son âme.

La SONACAM, Société nationale camerounaise de l’art musical, annonçait une campagne de répartition au profit de près de 1 600 artistes-musiciens. Des montants entre 30 000 et 300 000 FCFA. Mais pour le catalogue d’Eboa Lotin, l’un des piliers du makossa, l’un des monuments de la chanson camerounaise, la réalité tient en une coupure que l’on n’ose même pas tendre à un enfant.

Ni la période concernée. Ni les exploitations prises en compte. Ni les modes de calcul. Aucune explication. Aucune transparence. Rien. Juste un billet, une photo, et le sentiment amer d’une justice bafouée. Comment un répertoire de près de 70 chansons, diffusé sans relâche sur les ondes depuis plus de cinquante ans, peut-il se résumer à cela ? Comment une œuvre qui a fait danser des générations entières, qui a fait pleurer des millions de cœurs, peut-elle valoir le prix d’un plat de rue ?

La douleur d’une communauté

Dans les milieux artistiques, la stupeur a laissé place à une rage froide. Mais chez les mélomanes, chez ceux qui ont grandi avec Mulema Mwam, avec Matumba Matumba, avec Le Jour de ta mort, c’est une blessure intime qui s’est réouverte. Voir le nom d’Eboa Lotin associé à une telle misère, c’est voir son propre héritage piétiné. C’est entendre dire que ce qui nous a construits ne vaut rien. C’est comprendre que la nation n’a jamais vraiment aimé ses artistes, seulement leur musique.

Car il faut le dire sans détour : ce pays a un problème avec ses génies. Il les célèbre de loin, les encense dans les discours officiels, les cite dans les manuels scolaires — mais il les abandonne, vivants comme morts. Eboa Lotin n’est pas mort en 1997. Il meurt une deuxième fois aujourd’hui, dans l’indifférence calculée d’un système qui n’a jamais su honorer ce qu’il devait à ses créateurs.

Le barde de Douala : un destin hors du commun

Né le 6 août 1942 à Douala, Emmanuel Eboa Lotin n’a jamais eu la vie facile. Fils du pasteur Adolphe Lotin Same, auteur de plus de 400 cantiques, il perd ses deux parents alors qu’il n’est qu’un enfant. Une injection de quinine mal administrée lui paralyse la jambe gauche. Sa scolarité s’arrête prématurément à l’école d’Akwa, faute de moyens. Et pourtant, de cette enfance brisée naîtra l’une des plus grandes voix du Cameroun.

Autodidacte, poète, guitariste d’exception, il se forge une personnalité truculente et chaleureuse. Sa liberté de ton, son esprit acéré, son charisme lui ouvrent les portes des plus grands. Ahmadou Ahidjo, Mobutu, Marien Ngouabi, Bokassa, Omar Bongo — tous ont croisé sa route, tous ont subi le charme de cet homme qui n’avait qu’une ambition : « gagner le procès contre l’estomac et faire le rapport à la fosse septique ».

En 1962, à 20 ans, il compose Mulema Mwam. En 1967, il remporte le premier prix du concours international Vick’s Vedette avec Mbemb’a Mot’a Sawa, devant un jury présidé par Duke Ellington lui-même, aux côtés de Miriam Makeba. Son répertoire s’enrichit de titres devenus cultes : Matumba Matumba, Besombe, Le Jour de ta mort. Des chansons en duala soutenu ou en français travaillé, qui parlent de la condition humaine, de l’amitié, de la justice, avec une ironie mordante et une profondeur rare.

Il s’éteint le 6 octobre 1997, à 55 ans. Tom Yom’s, qu’il considérait comme son protégé, pleure un mentor. Le Cameroun pleure un père. Mais aujourd’hui, ce sont ses héritiers qui pleurent — non pas sa mort, mais l’ingratitude d’un pays qui n’a jamais su lui rendre ce qu’il lui devait.

Une gestion collective en faillite morale

Ce scandale n’est pas un accident. C’est le symptôme d’un mal profond. Au Cameroun, l’histoire du droit d’auteur musical est un chapelet de réformes avortées, de promesses non tenues et de controverses étouffées. Les sociétés de gestion collectent, répartissent, communiquent — mais dans quelles proportions ? Selon quels critères ? Avec quelle traçabilité ? À l’ère du numérique, où chaque diffusion pourrait être documentée à la seconde près, on continue de naviguer à vue, de répartir à l’aveugle, de laisser les familles dans le flou.

Comment garantir que les ayants droit perçoivent une part juste des retombées de leur patrimoine ? Comment s’assurer que les diffusions radio, télévisuelles et publiques soient rigoureusement comptabilisées ? Comment empêcher que les héritiers des plus grands artistes soient réduits à mendier ce qui leur revient de droit ?

Ces questions ne sont pas techniques. Elles sont éminemment politiques et morales. Elles touchent à la souveraineté culturelle d’un pays, à son devoir de mémoire, à sa dignité. Un pays qui ne protège pas ses artistes n’a pas le droit de se réclamer de leur gloire. Un pays qui laisse ses génies mourir dans l’oubli et leurs enfants dans la misère n’a pas le droit de les citer dans ses discours.

Un réveil nécessaire

Ce billet de 2 000 FCFA devrait être exposé, non pas dans un cadre pour en rire, mais dans un musée pour en pleurer. Il devrait servir de piqûre de rappel à tous ceux qui gèrent, répartissent et décident. Il devrait être le point de départ d’une véritable refonte du système de gestion des droits d’auteur au Cameroun.

Transparence totale sur les grilles de calcul. Traçabilité numérique des diffusions. Dialogue permanent entre sociétés de gestion, artistes et ayants droit. Protection juridique renforcée des catalogues après la mort des créateurs. Voilà ce que réclame la mémoire d’Eboa Lotin. Voilà ce que réclame la dignité de tous ceux qui ont donné leur voix, leur sueur et leur génie à ce pays.

En publiant cette photo, Henri Lotin n’a pas seulement dénoncé une injustice. Il a lancé un cri. Un cri que le Cameroun doit entendre. Car tant que les héritiers de nos géants seront traités comme des mendiants, c’est notre propre mémoire que nous trahissons. Et aucune chanson, aussi belle soit-elle, ne pourra effacer cette honte.

Par Georges Domo 

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