Guinée : « À partir de cet instant, il n’est plus magistrat » : la chute brutale du procureur du procès du 28 septembre

 

En une phrase, le ministre de la Justice Ibrahima Sory II Tounkara a scellé le destin d’Algassimou Diallo. L’avocat général près la Cour suprême, figure centrale des poursuites contre l’ex-junte de Moussa Dadis Camara, a été révoqué de la magistrature ce 20 août 2026. La sanction, tombée après la diffusion d’un enregistrement audio controversé, marque une rupture brutale avec un parcours judiciaire hors norme.

Une formule qui claque comme un couperet

C’est une déclaration sans appel. Devant la presse, le Garde des Sceaux a mis un point final à la carrière du magistrat : « À partir de cet instant, il n’est plus magistrat. » La formule, sobre et définitive, résume à elle seule la décision du Conseil supérieur de la magistrature, réuni en formation disciplinaire le 20 août.

Deux jours plus tôt, le ministre avait suspendu Algassimou Diallo, après avoir été informé de faits « qui ne devaient pas être commis par un magistrat ». Saisi sur le fondement de l’article 38 du statut des magistrats, le Conseil a estimé que les faits reprochés étaient établis et constituaient des « manquements graves aux devoirs de son état, à l’honneur, à la délicatesse et à la dignité de la profession ».

En quelques heures, le procureur est passé du statut d’homme fort du parquet à celui d’ex-magistrat.

L’audio qui a tout fait basculer

Ce qui a précipité la chute, c’est un enregistrement audio privé circulant sur les réseaux sociaux. Dans cette conversation attribuée à Algassimou Diallo, le magistrat s’entretiendrait avec l’opposant en exil Cellou Dalein Diallo, leader de l’UFDG. Les échanges évoqueraient des « manœuvres visant à déstabiliser la Guinée sur fond de considérations ethniques et politiques ».

L’opposant a immédiatement démenti : « Je ne l’ai jamais vu, jamais rencontré, jamais échangé avec lui. Je ne le connais qu’à travers le petit écran lors du procès du 28 septembre. » Il dénonce un « montage grotesque ». Mais le mal était fait : la réputation du magistrat était entachée, et la procédure disciplinaire enclenchée.

 

Une carrière brillante brutalement interrompue

Algassimou Diallo n’était pas un magistrat ordinaire. Nommé procureur près le Tribunal de première instance de Dixinn en décembre 2021, il avait été choisi pour conduire les poursuites dans le procès historique du massacre du 28 septembre 2009, aux côtés des ministres Moussa Dadis Camara et plusieurs responsables du CNDD.

Ce procès, suivi dans tout le pays, lui avait valu une reconnaissance nationale. Il avait ensuite gravi les échelons : procureur général près la Cour d’appel de Kankan, puis avocat général près la Cour suprême. Il siégeait également au sein du Conseil supérieur de la magistrature, l’instance qui vient de prononcer sa révocation — une ironie du sort que beaucoup n’ont pas manqué de relever.

La rapidité de la procédure — deux jours entre la suspension et la révocation — interpelle. Certains observateurs s’interrogent sur le poids politique de cette décision, à quelques mois d’échéances électorales. D’autres y voient une application ferme de la discipline au sein d’un corps judiciaire souvent critiqué pour son opacité.

Une interdiction de sortie du territoire avait été notifiée au magistrat la veille de sa suspension, suggérant que les autorités redoutaient une fuite. À ce jour, Algassimou Diallo n’a pas encore réagi publiquement à sa révocation.

 

En prononçant cette sanction, le Conseil supérieur de la magistrature a envoyé un signal fort : nul magistrat, quel que soit son passé ou ses fonctions, n’est au-dessus des règles déontologiques. Mais pour beaucoup de Guinéens, cette affaire laisse un goût amer. Celui d’un homme qui avait incarné la promesse d’un procès juste et transparent, et qui quitte aujourd’hui la magistrature dans la discrétion et la controverse.

« À partir de cet instant, il n’est plus magistrat » : une phrase qui résonne comme un épilogue, pour un acteur majeur de la justice guinéenne.

Par Francis Kaboré 

Commentaires Facebook