RCA: L’ombre de Kony : 14 ans après son inculpation, le « prophète de l’horreur » défie toujours la justice

 

Alors que la CPI examine la possibilité d’un procès par contumace, le fugitif le plus célèbre d’Afrique, Joseph Kony, reste un symbole glaçant de l’impunité des seigneurs de la guerre.

L’année 2026 devait être l’année de la justice pour les victimes de la Lord’s Resistance Army (LRA). Cela fait maintenant 21 ans que la Cour pénale internationale (CPI) a émis son premier mandat d’arrêt contre Joseph Kony. Près de quatre décennies après le début de son insurrection sanglante, le « prophète » ougandais, aujourd’hui âgé de 64 ans, court toujours.

Alors que les forêts denses de la République centrafricaine (RCA) s’apprêtent à entrer dans la saison des pluies, le silence qui entoure la traque du chef rebelle n’a d’égal que l’horreur de son héritage. Né en 1961 à Odek, ancien enfant de chœur devenu messie autoproclamé, Joseph Kony a fondé en 1987 la LRA, un groupe qui a très vite glissé de la promesse d’une théocratie basée sur les Dix Commandements à une mécanique de terreur pure.

Un génocide oublié ?

Ce qui a commencé comme une rébellion obscure dans le sillage du chaos politique ougandais, après la prise de pouvoir de Yoweri Museveni, s’est rapidement transformé en une onde de choc dévastatrice. S’inspirant du Mouvement du Saint-Esprit de sa tante, Alice Lakwena, Kony a imposé sa loi sanglante, mêlant mysticisme et barbarie.

Le bilan est aussi glaçant qu’imprécis : entre 1987 et 2008, plus de 60 000 enfants ont été arrachés à leurs familles. Les garçons, transformés en soldats, forcés de tuer leurs propres voisins pour briser tout lien social. Les filles, devenues esclaves sexuelles, offertes comme « épouses » aux commandants. La LRA, chassée d’Ouganda, a alors exporté l’apocalypse au Soudan du Sud, en République démocratique du Congo et en RCA, laissant derrière elle des villages fantômes et des populations déplacées par centaines de milliers.

« Il nous faisait croire que nous étions invincibles, que l’huile sacrée dont il nous enduisait nous protégerait des balles », témoigne un ancien enfant-soldat, joint par téléphone satellite depuis un camp de réinsertion dans le Haut-Mbomou. « La réalité, c’est que nous étions des fantômes, des machines à tuer. Il nous avait volé nos âmes. »

La CPI face au mur de l’impunité

En 2005, la CPI a inscrit Kony sur sa liste des criminels les plus recherchés, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Washington a dépêché des conseillers militaires. Des opérations conjointes africaines ont été lancées. Rien n’y a fait. La nébuleuse LRA, bien que réduite à quelques centaines d’hommes, survivrait encore, terrée dans la zone triangulaire quasi inaccessible entre la RCA, le Soudan et le Darfour.

Face à cette impasse, un débat agite actuellement les couloirs de la justice internationale à La Haye : et si l’on jugeait Kony… sans Kony ?

« L’impunité dont jouit Kony est une insulte à la mémoire des victimes et un échec cuisant pour la crédibilité de la justice internationale », estime un expert des conflits africains. « La perspective d’un procès par contumace est désormais sérieusement envisagée. Cela permettrait de fixer l’histoire, de reconnaître juridiquement l’ampleur des crimes, mais cela laisserait un goût amer : celui d’une justice sans le principal coupable. »

L’instrumentalisation de la foi

Au-delà de la traque, l’héritage de Kony interroge sur la dérive des mouvements politico-religieux. En se proclamant prophète, en enveloppant sa violence dans un vernis de mysticisme chrétien, il a non seulement justifié l’injustifiable, mais a aussi construit un récit qui a fasciné et terrorisé à la fois.

Alors que la communauté internationale a les yeux rivés sur d’autres crises, les habitants des régions jadis contrôlées par la LRA vivent dans la peur d’un retour du monstre. Dans son fief d’Odek, en Ouganda, où les familles tentent de se reconstruire, son nom reste tabou.

« Il n’est pas un prophète. Il n’est pas un soldat. Il est juste un homme qui a choisi le mal », soupire un ancien du village. « Tant qu’il respirera le même air que nous, notre cauchemar ne s’arrêtera pas. »

La question posée il y a dix ans, vingt ans, reste entière : Joseph Kony, le « messie sanglant », finira-t-il ses jours dans une cage de La Haye ou dans l’anonymat d’une forêt centrafricaine, ultime symbole d’une impunité sans fin ?

Par Issa Abdou 

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