Sénégal : Bassirou Diomaye Faye – Ousmane Sonko : Frères d’armes, désormais frères ennemis ?

 

 

Au Sénégal, deux hommes dominent aujourd’hui la scène politique : Bassirou Diomaye Faye, président de la République, et Ousmane Sonko, Premier ministre et leader historique du Pastef. Leur passé commun – prison, combats politiques, vision partagée – contraste avec la tension actuelle qui semble fissurer irréversiblement leur alliance. À deux ans de l’élection présidentielle de 2029, ce duo, longtemps perçu comme inséparable, se retrouve confronté à une cohabitation impossible qui pourrait bouleverser l’équilibre politique du pays.

Deux centres de gravité dans un régime présidentialiste

L’origine de cette tension réside dans la mécanique qui a conduit à leur arrivée au pouvoir. En mars 2024, Bassirou Diomaye Faye n’était pas le candidat naturel du Pastef. Il a été propulsé sur le devant de la scène par Ousmane Sonko, alors empêché par la justice, devenant président avec une légitimité que beaucoup considèrent comme dérivée de celle de Sonko. Mais la structure politique actuelle crée un déséquilibre : un président concentrant les pouvoirs exécutifs et un Premier ministre contrôlant le parti majoritaire et l’Assemblée nationale. Deux centres de gravité politique qui, dans un régime présidentialiste, finissent par générer des failles. Aujourd’hui, ces failles sont béantes et visibles.

2029 : horizon des ambitions personnelles

L’ambition de Sonko est explicite. Lors de la Journée des martyrs en décembre 2025, il déclarait : « Rien ne peut m’empêcher d’être candidat », rappelant qu’il ne se résoudra pas à céder la place. De son côté, Faye, âgé de 44 ans, reste éligible à un second mandat et ne freine pas les ardeurs de ses soutiens. Lors de l’assemblée générale de sa coalition en mars 2026, 300 maires ont appelé à sa réélection. Son silence officiel en dit long sur le jeu d’équilibre politique dans lequel il est engagé.

Le scénario qui se dessine est donc celui de deux ambitions irréconciliables dans un même camp politique. L’un devra céder, mais aucun signe ne permet aujourd’hui de prédire lequel.

Le facteur judiciaire : une variable imprévisible

L’épée de Damoclès judiciaire plane sur Sonko, condamné pour diffamation dans l’affaire dite « Prodac ». Bien que cette condamnation ne constitue pas en soi un obstacle à une candidature, l’influence du Conseil constitutionnel pourrait rebattre les cartes et déclencher une crise majeure au sein du Pastef. Si Sonko est écarté, Faye devient le candidat naturel, mais au prix d’une potentielle fracture avec la base militante fidèle au leader historique.

Une cohabitation économique délicate

Le contexte économique exacerbe ces tensions. La dette publique sénégalaise atteint 132 % du PIB, et les déficits réels sont bien supérieurs à ceux annoncés par l’ancienne administration. Dans ce climat, chaque décision budgétaire est chargée d’enjeux politiques : qui portera la responsabilité des mesures impopulaires et qui pourra capitaliser sur les succès ? Cette asymétrie transforme chaque arbitrage en bataille de pouvoir entre Faye et Sonko.

Une base militante écartelée

La fracture est aussi visible au sein des militants. Les partisans de Sonko évoquent la « trahison » et craignent la réécriture de l’histoire, tandis que ceux de Faye parlent de « maturité présidentielle ». La loyauté des militants est désormais partagée, et cette tension pourrait s’accentuer à mesure que l’élection présidentielle approche.

2027, le premier test

Les élections locales de 2027 serviront de baromètre. Une percée de la coalition présidentielle renforcerait Faye, tandis que le succès des candidats de Sonko pourrait inverser le rapport de force. À deux ans de la présidentielle, l’enjeu est clair : qui détient réellement la légitimité populaire ?

Une fracture qui pourrait devenir rupture

Pour l’instant, le duo maintient les apparences. Mais les tensions créent déjà paralysie administrative, rétention d’information et surenchère des partisans sur les réseaux sociaux. L’histoire africaine regorge d’exemples de couples exécutifs qui ont fini par imploser. La spécificité sénégalaise réside dans le lien profond entre Sonko et Faye : existentiel avant d’être politique, ce lien rend leur éventuelle rupture d’autant plus explosive.
La question reste entière : Sonko et Faye sauront-ils préserver ce qu’ils ont construit ensemble, ou leur conflit interne détruira-t-il les acquis du Pastef ? Les prochains mois, et surtout les urnes de 2027, fourniront la réponse.

Par Ousmane Diallo 

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