Tchad : Affaire des « biens mal acquis » : la justice française élargit son enquête sur les dépenses de luxe du président tchadien Mahamat Déby
Le Parquet national financier (PNF) a considérablement élargi le champ de ses investigations concernant le président tchadien, Mahamat Idriss Déby Itno. Après l’achat présumé pour près d’un million d’euros de costumes de luxe, l’enquête porte désormais sur des dépenses somptuaires effectuées lors de séjours officiels à Paris, notamment au Royal Monceau, où les paiements en espèces interrogent au regard de la réglementation française.
L’information, révélée par le média d’investigation Mediapart et confirmée par plusieurs sources, jette une lumière crue sur les trains de vie des délégations officielles tchadiennes dans la capitale française. Ouverte officiellement en janvier 2024, l’enquête préliminaire du PNF, confiée à l’Office central de répression de la grande délinquance financière (OCRGDF), vise des soupçons de détournement de fonds publics et de recel . Si le président en exercice bénéficie d’une immunité pénale, les investigations sur ses proches et les flux financiers suspects, elles, se poursuivent.
867 533 euros au Royal Monceau : l’addition contestée
Selon les documents consultés par Mediapart, ce ne sont pas moins de 867 533 euros qui aura été réglés par les délégations accompagnant le chef de l’État tchadien entre 2021 et début 2026 pour leurs séjours au Royal Monceau, un palace de standing international situé avenue Hoche à Paris .
Parmi ces dépenses, un séjour en particulier est pointé du doigt : celui du 1er au 6 octobre 2024, à l’occasion du sommet de la Francophonie. La facture pour l’occupation d’une chambre, le service en chambre et les repas se serait élevée à 58 428 euros pour seulement quelques nuits.
L’élément le plus troublant pour les enquêteurs réside dans le mode de règlement de ces prestations. Une part prépondérante de cette somme, soit 784 918 euros, aurait été acquittée en espèces. Cette pratique suscite de vives interrogations au sein du PNF, car elle entre en collision avec la législation française, pourtant très stricte en la matière .
Le paiement en espèces, un angle mort juridique ?
En France, le code monétaire et financier fixe des limites très claires pour lutter contre le blanchiment de capitaux et la fraude fiscale. Pour un particulier ayant son domicile fiscal à l’étranger ce qui est le cas des membres de la délégation tchadienne , le paiement en espèces chez un professionnel est autorisé, mais dans une limite précise. Comme le précise le site officiel de l’administration française, ce plafond est relevé à 15 000 euros lorsque le paiement est effectué auprès d’un professionnel soumis aux obligations de lutte contre le blanchiment . Au-delà, le recours aux espèces est interdit.
Au vu des montants avancés, les règlements effectués au Royal Monceau dépassent très largement ce seuil légal, ce qui pourrait exposer les contrevenants à une amende pouvant atteindre 5 % des sommes indûment versées en liquide . Les enquêteurs cherchent donc à comprendre comment un tel volume de cash a pu être introduit et dépensé en France, et surtout, quelle en est l’origine exacte.
L’ambassade du Tchad invoque des contraintes bancaires
Interrogée par Mediapart sur ces révélations, l’ambassade du Tchad à Paris a fourni plusieurs éléments de réponse. Sur le fond, elle affirme que les montants en question sont en adéquation avec les tarifs pratiqués par l’établissement et le standing exigé par une suite présidentielle, compte tenu de la taille des délégations officielles .
Surtout, pour justifier le recours massif aux espèces, la représentation diplomatique met en avant des difficultés techniques liées aux transferts bancaires. Les délais de traitement entre la zone CEMAC (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale) et la France seraient parfois si longs qu’ils obligeraient les accompagnateurs à puiser dans des fonds de caisse pour faire face aux dépenses imprévues . Cette explication intervient dans un contexte où la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) a précisé, dans une circulaire de juin 2025, les nouvelles règles encadrant les transferts hors de la zone, afin d’en fluidifier l’exécution .
Au-delà de ces justifications techniques, l’ambassade dénonce avec véhémence ce qu’elle perçoit comme un « acharnement médiatique » contre les autorités de N’Djamena, tentant de politiser des pratiques qu’elle présente comme administratives .
L’affaire des costumes et le patrimoine immobilier dans le viseur
Cette nouvelle facette de l’enquête s’ajoute à un dossier déjà épais. Les investigations avaient débuté à la suite d’un article de Mediapart en décembre 2023 révélant l’achat de 57 costumes de luxe, d’une centaine de chemises et d’autres vêtements pour un montant total de 915 070 euros . Le tailleur parisien, dont l’identité n’a pas été divulguée, a confié aux enquêteurs que le président souhaitait « ce qu’il y avait de plus beau et de plus cher », selon son témoignage .
Pour ces acquisitions vestimentaires, les paiements transitaient via une société écran, MHK Full Business, enregistrée à N’Djamena et disposant d’un compte à la Banque commerciale du Chari (BCC) . Les fonds avaient été virés en deux fois, en décembre 2021 et mai 2023.
Enfin, selon les informations de RFI et de Mediapart, le PNF s’intéresse également de près au patrimoine immobilier de la famille Déby en France. Estimé à au moins 30 millions d’euros, il comprendrait des appartements de prestige à Paris, dans les Hauts-de-Seine et dans le bassin bordelais, acquis depuis le début des années 2000 .
Alors que l’enquête se poursuit, ces révélations successives placent le Tchad, dernier allié stratégique de la France au Sahel, dans une position diplomatique délicate. Le contexte de pauvreté endémique au Tchad où plus de 42 % de la population vit sous le seuil national de pauvreté rend ces dépenses de luxe d’autant plus difficiles à justifier aux yeux de l’opinion publique .
Par Kenzo Brown

