Tchad : Ali Palouma, forer, cartographier, décider : la triple casquette d’un expert tchadien face aux urgences de l’eau

Forages, nappes souterraines, inondations, Lac Tchad qui s’assèche : cet hydrogéologue de 36 ans connaît tous les fronts. Devenu conseiller au Ministère de l’Eau et de l’Énergie, il incarne une génération d’experts tchadiens bien décidés à transformer les données scientifiques en politiques publiques audacieuses.

Il y a des hommes qui parlent de l’eau. Et il y a ceux qui la cherchent, la mesurent, la cartographient, la protègent, puis vont la défendre jusqu’aux sommets de l’État et dans les conférences internationales. Ali Palouma appartient à cette seconde catégorie, la plus rare.

À une époque où le Tchad figure parmi les pays les plus vulnérables au stress hydrique et au changement climatique, ce natif de Zaguéré, dans le département de Léré, s’est imposé comme l’une des figures montantes du secteur de l’eau. Son parcours est à la croisée de plusieurs univers : le terrain, la recherche scientifique, l’enseignement et l’action publique.

Parti des chantiers de forage les plus exigeants, il est aujourd’hui Conseiller chargé de l’eau au Ministère de l’Eau et de l’Énergie, tout en poursuivant son parcours doctoral en hydrogéologie à l’Université de N’Djamena.

Des mains dans la boue, une tête dans les cartes

Son histoire commence loin des bureaux climatisés. Entre 2020 et 2023, chez ETS Madji Forage, Ali Palouma fore, installe, développe et répare des forages. Pompes manuelles, pompes immergées, systèmes solaires : il connaît les équipements, mais surtout les réalités et les contraintes du terrain.

Il participe également à la réalisation de châteaux d’eau, d’ouvrages d’assainissement et de latrines. Il forme des agents, analyse les eaux et supervise des travaux.

Cette expérience du réel lui a forgé une conviction qu’il répète volontiers : « Un ouvrage que personne n’entretient ne résout rien. »

Autrement dit, l’eau ne se résume pas à un tuyau ou à un forage. Elle est un système qui associe connaissance scientifique, infrastructures, maintenance, gouvernance et responsabilité collective.

Mais Ali Palouma n’est pas seulement un homme de chantier. C’est aussi un scientifique qui produit de la donnée.

Sa recherche doctorale porte sur la cartographie hydrogéologique et hydrochimique des aquifères du département de Haraze-Albiar, dans la région du Hadjer-Lamis. Un travail de terrain et de laboratoire qui mobilise notamment les sondages, les prélèvements et analyses physico-chimiques, la cartographie et les outils de systèmes d’information géographique.

Ses travaux ont donné lieu à des publications scientifiques, notamment en 2025 dans le Journal of Applied Biosciences, venant renforcer un parcours de recherche construit autour de la connaissance des ressources en eau souterraine au Tchad.

Un parcours universitaire construit autour de l’eau, du sol et de l’environnement

Le parcours d’Ali Palouma ne s’est pas construit uniquement sur l’expérience professionnelle. Il repose également sur une formation universitaire progressivement orientée vers les problématiques de l’environnement et des ressources naturelles.

Doctorant en Géosciences à l’Université de N’Djamena, il poursuit actuellement ses travaux de recherche en hydrogéologie, avec une spécialisation dans la connaissance des aquifères et de leur fonctionnement.

Avant le doctorat, il a obtenu un Master 2 en Gestion des Ressources en Eau, Sol et Environnement, une formation qui lui a permis de développer une approche intégrée des interactions entre l’eau, les sols, les écosystèmes et les activités humaines.

Mais son parcours commence encore plus en amont : il est enseignant de formation.

Cette dimension pédagogique demeure présente dans son parcours professionnel. Ali Palouma intervient dans l’enseignement supérieur, notamment au sein d’instituts supérieurs publics, à l’image de l’Institut agronomique de Laï, ainsi que dans des établissements privés.

Il transmet ainsi aux étudiants ce qu’il a lui-même progressivement acquis sur le terrain : les connaissances scientifiques, mais également la capacité à observer, analyser et proposer des solutions adaptées aux réalités tchadiennes.

Du laboratoire au cabinet ministériel

Depuis avril 2024, Ali Palouma a changé d’échelle. Nommé Conseiller chargé de l’eau au Ministère de l’Eau et de l’Énergie, il apporte son expertise technique à la réflexion et à la décision publiques.

Son rôle consiste notamment à contribuer à l’analyse des dossiers techniques, à préparer des notes et avis, à participer aux réunions et cadres de réflexion, et à représenter le ministère ou le cabinet dans différentes rencontres nationales et internationales.

Il intervient également comme expert hydrogéologue dans différents projets et initiatives liés à l’eau et aux ressources en eau, apportant son regard scientifique et technique sur les problématiques rencontrées.

Il participe notamment aux travaux et réflexions portant sur la réforme et le suivi du secteur de l’eau, la gestion des ressources hydriques, l’assainissement, la prévention et la gestion des inondations, ainsi qu’aux différentes initiatives visant à améliorer l’accès à l’eau et la résilience des populations.

Cette position lui permet de faire le lien entre trois univers qui restent souvent séparés : la science, le terrain et la décision publique.

Quand l’expertise rencontre l’humanitaire

Son engagement ne se limite pas aux aspects techniques.

Ali Palouma a également participé à une mission conjointe avec le Ministère de l’Action Sociale et les agences des Nations Unies destinée à superviser les réalisations WASH dans des camps accueillant des réfugiés et des retournés.

Cette expérience illustre une autre dimension de son engagement : l’humanisme et l’attention portée aux populations les plus vulnérables.

Car derrière un forage, une borne-fontaine, un réseau d’eau ou un ouvrage d’assainissement, il y a des familles, des enfants et des communautés dont la dignité et la santé dépendent directement de l’accès à des services essentiels.

Pour lui, l’expertise technique n’a de véritable sens que lorsqu’elle contribue à améliorer concrètement les conditions de vie des populations.

Le Tchad à Bakou, Belém, Nouakchott, Budapest et bien d’autres rendez-vous internationaux

Ali Palouma porte également l’expertise tchadienne dans les grandes rencontres consacrées à l’eau, au climat et au développement durable.

Il a notamment participé à la COP29 à Bakou en 2024, puis à la COP30 à Belém en 2025. Il a également pris part à l’atelier technique FAO-OMVS sur les besoins environnementaux en eau et l’ODD 6.4.2 à Nouakchott, au Global Water and Sanitation Connect de Budapest organisé avec l’AfWASA et le Hungarian Water Partnership, ainsi qu’au forum « De la vision à l’action – Water Forward en Afrique » tenu à N’Djamena, et à bien d’autres rencontres, ateliers, conférences et cadres d’échanges nationaux et internationaux.

Ces expériences lui permettent de confronter les réalités tchadiennes aux expériences développées dans d’autres pays et de mieux comprendre les mécanismes de coopération, de financement et de gouvernance du secteur de l’eau.

Cinq combats pour le Tchad de demain

1. Connaître l’eau : cartographier, mesurer et protéger les nappes avant qu’elles ne s’épuisent ou ne se polluent.

2. Servir les populations : développer des points d’eau fiables, garantir une eau saine et renforcer l’assainissement.

3. Anticiper les crues : développer la prévision, la cartographie des risques et les plans de contingence, une expertise également renforcée par des formations spécialisées en gestion des risques d’inondation.

4. Préserver les sols et les écosystèmes : promouvoir une gestion durable des ressources, une irrigation raisonnée et une meilleure résilience face au changement climatique.

5. Décider avec des preuves : faire en sorte que les politiques publiques s’appuient sur des données scientifiques solides, des analyses rigoureuses et des solutions réellement applicables.

Une nouvelle génération d’experts tchadiens

Marié, formé au Tchad dans plusieurs établissements d’enseignement supérieur et fort d’expériences de terrain, d’enseignement, de recherche et de conseil, Ali Palouma incarne cette génération d’experts tchadiens qui refusent de choisir entre la rigueur scientifique, la connaissance du terrain et l’engagement au service de l’État et des populations.

Son parcours raconte finalement une progression logique : apprendre, enseigner, chercher, expérimenter, conseiller et agir.

De l’enseignant au chercheur, du technicien de terrain à l’expert hydrogéologue, puis au conseiller chargé de l’eau, il a progressivement construit un profil capable de relier la connaissance scientifique aux réalités quotidiennes des populations et aux exigences de la décision publique.

Il croit à une chose simple : le Tchad n’a pas besoin d’attendre que d’autres viennent résoudre ses problèmes d’eau. Il dispose de compétences nationales capables de contribuer à relever ces défis.

Sa devise tient en trois mots :

« Eau saine, sols vivants, populations protégées. »

« L’eau n’attend pas », aime-t-il rappeler.

Et à voir son parcours, il semble avoir fait sienne cette maxime : lui non plus n’attend pas.

Par Kenzo Brown 

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