Ukraine : Le limogeage du ministre de la Défense plonge le pays dans une crise politique en temps de guerre

 

Des milliers de manifestants sont descendus dans la rue à Kiev et dans plusieurs grandes villes pour protester contre la destitution de Mykhaïlo Fedorov, ministre de la Défense, limogé après seulement six mois de mandat. Le bras de fer entre le jeune ministre, partisan d’une guerre technologique, et le commandant en chef de l’armée, fidèle à une approche traditionnelle, a contraint Volodymyr Zelensky à trancher.

Un vent de contestation sans précédent souffle sur l’Ukraine. Pour la troisième journée consécutive, des milliers de manifestants se rassemblent dans les rues de la capitale, Kiev, mais aussi à Lviv, Kharkiv, Dnipro et Odessa, pour dénoncer le limogeage de Mykhaïlo Fedorov, 35 ans, ministre de la Défense, évincé en début de semaine lors d’un remaniement gouvernemental controversé. La décision du président Volodymyr Zelensky, qui a choisi de se séparer de celui qui est perçu comme l’artisan du recentrage de l’effort de guerre sur les drones et les nouvelles technologies, provoque une onde de choc dans tout le pays.

Un conflit de générations et de visions stratégiques

Le limogeage de Mykhaïlo Fedorov est l’aboutissement d’un conflit ouvert entre le ministre et le commandant en chef des armées, le général Oleksandr Syrsky. Les deux hommes s’opposaient sur la stratégie à adopter face à l’invasion russe. D’un côté, Fedorov plaidait pour une approche « asymétrique », privilégiant l’innovation technologique, les drones et la numérisation de l’armée pour contrer la supériorité numérique de l’ennemi. De l’autre, le général Syrsky, âgé de 60 ans, défendait une stratégie plus conventionnelle, jugée trop rigide et coûteuse en vies humaines par les partisans du ministre déchu.

Ce conflit, qui se déroulait jusqu’alors en coulisses, a éclaté au grand jour. Lors d’une conférence de presse tenue le lendemain de son éviction, Fedorov a accusé le commandant en chef de « diviser le pays » et a critiqué son manque de flexibilité, allant jusqu’à douter de la capacité de l’Ukraine à vaincre la Russie avec Syrsky à sa tête. « Au lieu de chercher à vaincre la Russie, ce qui est la mission du commandant en chef, il a trouvé le moyen de diviser l’Ukraine », a-t-il déclaré. De son côté, le général Syrsky a appelé à la concentration sur « la guerre et une stratégie efficace qui donne des résultats concrets ».

Une contestation qui gagne le front et les rues

L’éviction de Fedorov, véritable icône de la résistance technologique ukrainienne, a suscité une vague d’indignation qui dépasse le seul cercle politique. Des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes, où les manifestants, brandissant des pancartes, réclament le retour du ministre et la démission du général Syrsky. À Kiev, plus de mille personnes se sont rassemblées près du bureau présidentiel.

Le mécontentement gagne également les rangs de l’armée. Des soldats, qui s’expriment sous couvert d’anonymat, font part de leur « outrage » et de leur « stupéfaction ». Un soldat blessé a déclaré espérer que Fedorov reviendrait à son réveil, estimant que « tout ce pour quoi [il] s’est battu aurait été vain » sans lui. Le commandant adjoint de l’armée de l’air, Pavlo Yelizarov, figure importante de la guerre des drones, a présenté sa démission pour protester contre cette décision.

Une décision risquée pour Zelensky

En retenant le général Syrsky et en écartant Fedorov, le président Zelensky a pris un pari risqué. Ce choix est perçu par une partie de l’opinion publique et des observateurs comme un retour en arrière, qui pourrait compromettre les avancées obtenues ces derniers mois, notamment dans les frappes contre les infrastructures énergétiques russes. Selon certains analystes, cette décision profiterait à la Russie, comme en témoignent les réactions de blogueurs militaires russes se félicitant de cette éviction.

Sur le plan politique, cette crise est la plus grave que traverse le président Zelensky depuis le début du conflit. Elle met en lumière un profond malaise au sein de l’appareil d’État et de l’armée, et pourrait avoir des conséquences sur la confiance accordée au président. Un récent sondage du Kyiv International Institute of Sociology indique que 67% des Ukrainiens se disent prêts à voir un nouveau président une fois la guerre terminée.

Le président Zelensky a tenté d’apaiser la colère, déclarant dans son allocution du 18 juillet qu’il « entend ce que disent les gens » et qu’il a eu de « longues discussions » avec l’ancien ministre. Il a laissé entendre que d’autres décisions concernant l’armée pourraient être prises. Mykhaïlo Fedorov, de son côté, a appelé au dialogue, remerciant les manifestants sur Telegram pour leur « espoir ». La décision de le remplacer à titre intérimaire par le chef du SBU, Yevhen Khmara, pourrait être une tentative de maintenir une certaine continuité dans l’effort de modernisation. L’avenir du commandant en chef Syrsky est désormais plus que jamais suspendu à ses résultats sur le front.

Par Cherif Keita 

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