Tchad : De Sarh à N’Djamena, le long chemin de Borso, l’enseignant qui peint l’âme tchadienne

 

Fonctionnaire le jour, artiste engagé la nuit. À N’Djamena, Borsorta Djimira, plus connu sous le pseudonyme de Borso, ne sépare plus l’éducation de la création. Né sous les acacias de Sarh, cet enseignant et président du Collectif des Artistes Peintres et Dessinateurs du Tchad (CAPDT) bâtit depuis vingt ans des ponts entre les salles de classe et les galeries internationales. Portrait d’un homme qui peint pour guérir et pour transmettre.

Sous la chaleur sahélienne, dans l’atelier Le Langage des Couleurs, l’odeur de la térébenthine rivalise avec celle du thé à la menthe. Au milieu des toiles aux teintes ocre et rouge brique, Borso contemple une silhouette féminine stylisée. « Ici, chaque couleur est un mot. Mon travail consiste à apprendre aux autres à ne pas bégayer », lance-t-il en essuyant ses mains pleines de pigment.

Ce lieu, situé au cœur de la capitale tchadienne, n’est pas une simple galerie. C’est une salle de classe pour adultes, un laboratoire de création et un sanctuaire pour toute une génération d’artistes qui cherchent à sortir de l’ombre.

Des bancs de Sarh aux scènes internationales

L’histoire de Borso commence loin des tumultes de N’Djamena. Né en 1980 à Sarh, deuxième ville du Tchad, il est de ceux qui ont attrapé le virus du dessin dès le cours préparatoire. En 1998, alors qu’il prépare son baccalauréat (obtenu en 2003), le crayon devient pinceau. « À Sarh, on n’avait pas de musée. On avait la nature. Le fleuve, les cases, les marchés. C’est ma plus belle académie », confie-t-il.

Son parcours académique est une ligne droite apparente mais fruit d’une obstination rare : École Normale de Sarh pour les arts plastiques, puis Université de N’Djamena pour une licence en Curricula et Didactique. Loin de le cloîtrer dans la théorie, cette double compétence (créer et enseigner) forge sa vision. Un stage à Abuja (Nigeria) lui ouvrira les horizons sur les techniques mixtes, mêlant la peinture à l’huile occidentale aux pigments naturels locaux.

Le fonctionnaire au service de la création

Aujourd’hui, Borso est un maillon essentiel du système éducatif tchadien. Depuis plus de dix ans, il enseigne les arts plastiques dans un collège de la capitale. « Quand j’entre dans ma salle de classe, je ne cherche pas à faire de mes élèves des artistes. Je cherche à faire d’eux des humains sensibles. Dans un pays souvent fracturé, la sensibilité est une forme de paix », explique-t-il.

Mais toucher une élite scolaire ne lui suffit pas. En 2020, il prend la présidence du CAPDT, un collectif qui lutte contre la précarité des artistes visuels au Tchad. La tâche est herculéenne : absence de marché de l’art structuré, rareté des fournisseurs de matériel de qualité, et méconnaissance institutionnelle de la bande dessinée et de la peinture comme vecteurs d’emploi.

Le « Langage des Couleurs » : un laboratoire citoyen

Pour répondre à ces défis, Borso a lancé Le Langage des Couleurs. L’atelier n’est pas un lieu élitiste. On y croise aussi bien des enfants des rues que des cadres venus décompresser après le travail.

« Quand j’ai été représentant de l’ONG Painting a New World (Canada), j’ai compris que la peinture pouvait être une thérapie et un outil de développement », précise-t-il. L’atelier propose des prestations artistiques (fresques murales, illustration) mais surtout des cycles de formation destinés à rendre les jeunes Tchadiens financièrement autonomes grâce aux métiers de l’image.

Une identité plastique entre migration et mémoire

Sur la toile, le style de Borso est immédiatement reconnaissable. Il joue sur les contrastes violents : le noir profond du korongo (charbon de bois) contre le blanc éclatant de la chaux. Ses personnages, souvent sans visage, portent des tissus pagne aux motifs géométriques.

Il nous confie que ses œuvres récentes sont hantées par la question du déplacement climatique et humain. « Les nomades se déplacent avec leur âme. Dans mes toiles, les couleurs coulent comme les dunes, mais elles ne disparaissent jamais complètement. »

Vingt ans après le bac, l’élève est devenu maître

Interrogé sur son plus grand rêve, Borso ne parle ni de cotation en dollars, ni de reconnaissance internationale. Il pose son pinceau, scrute l’horizon et confie, la voix ferme : « Mon plus grand rêve, demain, c’est de faire asseoir un centre de formation qui produirait des plasticiens professionnels à travers la formation continue. Un lieu où l’on n’entre pas seulement pour apprendre une technique, mais pour en vivre dignement toute sa vie. »

Il imagine déjà des ateliers spécialisés, des résidences d’artistes, des modules sur le marketing de l’art et l’utilisation des pigments locaux. Pour lui, l’avenir de l’art tchadien ne se joue pas à l’étranger, mais dans la capacité du pays à former ses propres talents sur la durée.

Alors que le soleil décline sur la capitale, Borso range ses pinceaux. Demain, il remettra sa blouse de professeur. Mais ce soir, il est simplement Borso, l’homme qui, depuis Sarh, tente de peindre un avenir moins gris pour l’art tchadien.

En images, découvrez quelques-unes des œuvres de Borso, entre mémoire sahéliens et rêves de formation continue.

Par Kenzo Brown 

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