Tchad : Mandakaou pleure ses morts deux fois ,une première fois sous les balles, une seconde fois à la morgue, l’État rend enfin des cadavres mais la dignité, jamais!

 

Cinq hommes arrêtés après le massacre du 14 mai 2025 sont morts en prison. Leurs corps ont été retenus un an à la morgue de N’Djamena, comme des pièces à conviction. Pendant douze mois, leurs familles ont attendu, sans tombes, sans adieux, sans dignité. Honte à l’État qui fait payer le deuil aux vivants.

Il y a des blessures qui ne se referment jamais. Il y a des silences qui hurlent plus fort que les cris. Et il y a des morts que l’on enterre deux fois. À Mandakaou, ce petit village du sud tchadien, on vient de vivre l’indicible.

Le 14 mai 2025, la mort est tombée du ciel. Ou plutôt, elle est sortie de la brousse, armée jusqu’aux dents, assoiffée de sang. Quarante-deux vies fauchées en quelques heures. Des hommes, des femmes, des enfants. Quatre-vingts cases partie en fumée. Des familles entières décimées, des survivants fuyant pieds nus, la peur au ventre, la mort dans le dos.

Ce jour-là, Mandakaou a brûlé. Et le Tchad, une fois de plus, a détourné le regard.

« Ils sont morts en prison, et on nous a volé leur mort »

Dans les semaines qui ont suivi le massacre, les autorités ont arrêté plusieurs personnes. Parmi elles, cinq fils de Mandakaou : Djetargoto Thomas, Djelassem Emmanuel, Nande Nathaniel, Alnoudji Levis et Ndidiguim El Albert. Arrêtés, incarcérés à la maison d’arrêt de Klessoum, à N’Djamena. Et puis plus rien. Le silence. L’absence. L’attente.

Jusqu’à ce qu’on apprenne, un jour, qu’ils étaient morts. En prison. Dans des circonstances que personne n’a vraiment voulu expliquer. « Maladie », a-t-on murmuré. Comme pour mieux les effacer. Comme pour mieux dire aux familles : votre douleur ne nous intéresse pas.

Une mère nous confie, la gorge nouée, les yeux rouges d’avoir trop pleuré : « Ils me l’ont pris vivant. On me l’a rendu dans une boîte, un an après. Un an. Vous comprenez ce que ça veut dire, un an à se demander où est le corps de son enfant ? À supplier qu’on vous le rende pour l’enterrer ? »

Un an à la morgue : l’indicible, l’inhumain, l’intolérable

C’est là que le scandale atteint son paroxysme. Les corps des cinq hommes n’ont pas été rendus aux familles après leur mort. Non. Ils ont été conservés à la morgue de N’Djamena. Pendant douze mois. Trois cent soixante-cinq jours. Trois cent soixante-cinq nuits où des mères, des pères, des frères, des sœurs ont attendu, sans tombe à fleurir, sans cendres à recueillir, sans adieu à prononcer.

Pourquoi ? Parce que l’État tchadien, dans son indifférence souveraine, a décidé que ces corps lui étaient utiles. Comme otages. Comme monnaie d’échange. Comme silence imposé aux vivants.

« On nous a pris nos morts en otages », souffle un jeune du village, le poing serré, la voix chargée d’une colère qu’il retient depuis trop longtemps. « Chaque jour, on se levait avec cette question : quand est-ce qu’on va pouvoir enterrer nos frères ? Chaque nuit, on se couchait sans réponse. »

Une coïncidence qui tue la décence

Les corps ont été rendus le 28 mai 2026. Quelques jours après la confirmation de la condamnation à vingt ans de prison de Succès Masra, leader du parti Les Transformateurs. Alors, hasard ou calcul ? Dans Mandakaou, personne n’y croit.

« Ils ont gardé nos morts au frais tant que l’affaire politique n’était pas pliée. Une fois que leur « grande » condamnation était tombée, ils nous ont rendu nos cadavres. Comme on rend un colis qu’on n’a plus besoin de garder. Nous, on n’était rien. Nos morts n’étaient rien. Juste des variables d’ajustement », dénonce un habitant, la voix étranglée par l’émotion.

Ce jour-là, quand les cercueils sont arrivés à Mandakaou, ce n’était pas seulement la mort qui frappait. C’était l’injustice. C’était l’abandon. C’était la honte.

Un village en deuil, une nation qui regarde ailleurs

Les tombes ont été creusées dans la terre rouge du Logone Occidental. Les prières ont été dites. Les femmes ont hurlé leur douleur, se sont jetées sur les cercueils, ont voulu toucher une dernière fois le bois froid qui contient désormais tout ce qu’elles aimaient.

Mais au-delà des pleurs, il y a cette question qui brûle toutes les lèvres : comment l’État a-t-il pu laisser faire ça ? Comment peut-on priver des familles du droit d’enterrer leurs morts pendant un an ? Comment peut-on traiter des cadavres comme des dossiers administratifs, des corps comme des pièces à conviction, des vies comme des détails ?

« Ils nous ont volé notre deuil. Ils nous ont volé notre dignité », martèle une sœur de l’une des victimes, les larmes coulant sur ses joues sans qu’elle prenne la peine de les essuyer. « On ne leur pardonnera jamais. Jamais. »

Mandakaou ne se taira pas

Aujourd’hui, cinq hommes reposent en terre de Mandakaou. Mais leur histoire n’est pas finie. Parce que derrière eux, il y a d’autres arrestations. D’autres familles qui attendent. D’autres corps qui peut-être, quelque part, croupissent encore dans le froid des morgues.

Et parce que la blessure est trop profonde pour être refermée par quelques pelletées de terre.

L’État tchadien voudrait que l’on tourne la page. Il voudrait que l’on oublie le 14 mai 2025, les 42 morts, les 80 cases brûlées, les cinq disparus de Klessoum, cette année d’attente absurde et cruelle. Il voudrait que l’on passe à autre chose.

Mais Mandakaou n’oubliera pas. Les mères n’oublieront pas. Les enfants devenus orphelins deux fois – une fois sous les balles, une fois par l’indifférence  n’oublieront pas.

Honte à ceux qui ont laissé faire. Honte à ceux qui ont gardé des morts en otage. Honte à cette inhumanité ordinaire déguisée en raison d’État.

À Mandakaou, on a enterré cinq fils. Mais c’est un peu de la dignité du Tchad tout entier qui repose avec eux. Et celle-là, on ne la rendra jamais.

Reposez en paix, Djetargoto, Djelassem, Nande, Alnoudji, Ndidiguim. Pardonnez à votre pays. Ici-bas, on n’a pas su vous honorer.

Par Kenzo Brown 

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