Cameroun : Grand Cordon posthume à Mada : le dernier geste de Paul Biya pour son fidèle lieutenant Cavayé Yéguié Djibril

Pendant près de trois semaines, le temps camerounais a semblé suspendu autour de la mémoire de Cavayé Yéguié Djibril, ancien président de l’Assemblée nationale décédé à 86 ans. Inhumé le 6 mai selon les rites musulmans dans son village natal de Mada (Mayo-Sava), le défunt a reçu, ce 23 mai, des obsèques officielles organisées par l’État. Un décalage temporel inhabituel, mais hautement symbolique, qui raconte la tentative de la République de conjuguer protocole républicain, impératifs religieux et réalités locales.

Une double temporalité pour un double hommage

Tout est parti d’un choix dicté par la foi. Cavayé Yéguié Djibril, musulman pratiquant et chef traditionnel respecté, avait exprimé de son vivant sa volonté d’être inhumé rapidement après sa mort, conformément à la Sunna. Le 6 mai, à peine quelques heures après son décès, sa dépouille reposait déjà dans la terre sahélienne de Mada, entourée des siens, des notables de la chefferie et des fidèles de la région. Aucun ministre, aucune garde républicaine. Juste l’essentiel : la prière, le linceul blanc, le silence du village.

Mais Cavayé Yéguié Djibril n’était pas un simple notable. Il fut pendant près de vingt ans le numéro deux de l’État camerounais, président de l’Assemblée nationale de 1992 à 2020, figure de l’équilibre entre le Nord et le Sud, entre le pouvoir central et les périphéries. Paul Biya, son compagnon de route, ne pouvait laisser l’histoire en reste. D’où la décision, rare, d’organiser des obsèques officielles après l’inhumation religieuse. Un « rattrapage républicain », comme l’ont murmuré plusieurs observateurs présents sur place.

Le 23 mai : la machine républicaine se met en branle

À 9 heures, ce jeudi 23 mai, l’ambiance à Mada a changé de nature. Plusieurs ministres, députés, anciens membres du gouvernement et hauts fonctionnaires ont foulé le tarmac de l’aéroport de Maroua à bord d’un vol spécial affrété par la présidence. Une dizaine de véhicules tout-terrain, escortés par les forces de sécurité, ont ensuite parcouru la piste rouge du Mayo-Sava jusqu’au domicile familial du défunt, transformé pour l’occasion en un véritable mausolée éphémère.

Le décor a été soigneusement pensé. D’un côté, les tentures vertes et les calligraphies coraniques rappelant l’identité musulmane du disparu. De l’autre, le protocole républicain : tapis rouge, gardes en tenue d’apparat, portraits officiels du président Paul Biya et de Cavayé Yéguié Djibril côte à côte. Une symbolique forte : l’État venait s’incliner devant la dépouille d’un serviteur, mais aussi devant la volonté religieuse de ce dernier.

L’hommage de Théodore Datouo : le Grand Cordon pour mémoire

C’est le très honorable Théodore Datouo, ministre chargé de mission à la présidence et figure historique du régime, qui a porté la voix du chef de l’État. Devant une foule dense mais recueillie plusieurs centaines de personnes, dont de nombreux élèves et notables venus des villages alentour —, il a lu le message présidentiel.

« Paul Biya a tenu à ce que la reconnaissance de la Nation soit à la hauteur de l’homme. Cavayé Yéguié Djibril n’a pas seulement présidé l’Assemblée nationale, il a présidé aux destinées d’une institution dans des moments où notre démocratie se cherchait. »

Puis est venu le geste solennel : la remise à titre posthume des insignes de Grand Cordon de l’ordre de la Valeur camerounaise, la plus haute distinction du pays. Une médaille déposée sur le tombeau, au nom de l’histoire. L’assistance a observé une minute de silence, rompue seulement par le souffle chaud du vent sahélien.

 

L’onde de choc locale : la chefferie orpheline

Mais derrière le faste républicain, une autre réalité, plus intime et plus douloureuse, a traversé la journée. À Mada, Cavayé Yéguié Djibril n’était pas seulement un ancien ministre ou un ex-président du Parlement. Il était d’abord le chef. Il dirigeait la chefferie traditionnelle de Mada depuis plusieurs décennies, cumulant légitimité politique et autorité coutumière. Son pouvoir était sans rival dans le Mayo-Sava.

Sa disparition ouvre aujourd’hui une succession délicate, voire inflammable. Selon plusieurs sources locales, le défunt n’aurait pas formellement désigné de successeur, préférant laisser le conseil des notaires trancher après sa mort. « Il avait dit : je ne serai pas éternel, que Dieu choisisse pour nous », confie un proche, sous couvert d’anonymat.

Lors de la cérémonie, c’est la cour royale de Tokombéré, voisine et alliée, qui a livré le moment le plus émouvant. Le maître de cérémonie traditionnel, en boubou blanc, a entonné une élégie en peul, langue maternelle du défunt, saluant « l’éléphant tombé, sous lequel l’herbe ne repoussera jamais ». Plusieurs femmes de la famille ont fondu en larmes. Même les ministres, pourtant rompus aux hommages officiels, ont détourné le regard.

Mada refermée sur ses secrets

À la mi-journée, les délégations officielles ont repris la route de Maroua. Le silence est peu à peu revenu sur Mada. Le deuil officiel, lui, prend fin. Mais le deuil intime, familial et coutumier, ne fait que commencer. Dans les jours qui viennent, les notables devront se réunir pour trancher la question de la succession à la chefferie. Plusieurs noms circulent déjà, mais rien n’est joué.

L’onde de choc, contrairement à ce que certains redoutaient, n’a pas ébranlé l’équilibre politique du Grand-Nord. Cavayé Yéguié Djibril avait, de son vivant, déjà cédé les rênes du Parlement. Son fils, Cavayé Yéguié Djibril Jr., est aujourd’hui député et pourrait incarner une forme de continuité. Mais la chefferie obéit à d’autres règles.

Reste une image : celle d’un homme que la République a accompagné jusque dans l’au-delà, en composant avec les exigences de sa foi. Cavayé Yéguié Djibril repose désormais sous la double protection d’Allah et du Grand Cordon. Un honneur rare, pour un parcours hors norme.

Par Georges Domo 

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