Cameroun : Port de Limbé : le gouvernement camerounais mise 400 milliards sur un pari turc pour désengorger Douala
Quinze ans de tergiversations, des études à répétition, un conflit armé dans la région… Et pourtant, le port en eau profonde de Limbé renaît de ses cendres. Le Premier ministre Joseph Dion Ngute a donné le coup d’envoi officiel de ce projet colossal, confié au groupe turc Yenigün Construction. Avec un ticket à 400 milliards de FCFA, entièrement financé par le partenaire privé, l’État camerounais espère faire de ce chantier la clé de voûte de sa stratégie logistique.
Un projet né de l’asphyxie du port de Douala
Le constat est connu : le port de Douala étouffe sous le poids de plus de 95 % du commerce extérieur camerounais. Engorgement chronique, délais d’attente interminables, coûts logistiques exorbitants… L’urgence d’une alternative ne date pas d’hier. Avec Limbé, l’exécutif entend offrir une soupape à ce système saturé. Mais pas seulement.
Contrairement au port de Kribi, davantage tourné vers les conteneurs et les minerais, Limbé sera dédié aux hydrocarbures, au ciment et aux filières agricoles d’exportation (banane, cacao). Sa position géographique, à deux pas du Nigeria, en fait également une tête de pont rêvée vers le géant ouest-africain et ses 200 millions de consommateurs.
Un financement sur mesure… et sous tension
Le montage financier est aussi audacieux que risqué. En optant pour un partenariat BOT (Build-Operate-Transfer), l’État se décharge de l’investissement initial – pas un franc public ne sera mobilisé, martèle-t-on à Yaoundé. C’est Yenigün Construction qui avance les fonds, construit, exploite, puis rétrocède l’infrastructure à l’issue de la concession.
Ce schéma, séduisant sur le papier, comporte son lot d’écueils : des contrats complexes à négocier, des concessions longues qui hypothèquent la souveraineté sur l’outil portuaire, et un transfert final souvent sujet à contentieux. Le choix du partenaire turc, qui avait déjà livré le stade de Japoma avec des retards et des dépassements, interroge d’autant plus que les États-Unis avaient manifesté un intérêt marqué pour ce projet.
Une relance à double tranchant
Le timing politique n’est pas neutre. La région du Sud-Ouest est en proie à une crise sécuritaire qui a déjà coûté des milliers de vies et déstabilisé l’économie locale. En relançant Limbé, le gouvernement envoie un signal fort aux populations anglophones : celui d’une réparation économique et d’une désenclavement promis depuis longtemps.
Les autorités promettent 20 000 emplois directs et indirects, un vaste programme d’aménagement des abords du port et une dynamique nouvelle pour toute la zone côtière. Mais l’ombre du conflit plane : la sécurisation du chantier, dans un contexte de tensions persistantes, reste un défi majeur.
Un calendrier serré, des attentes immenses
Après des études actualisées en 2019, mises en pause par la pandémie, puis revalidées en 2022, la phase opérationnelle est officiellement enclenchée. La délimitation et la sécurisation des terrains sont en cours, sept villages sont concernés par les acquisitions foncières, et l’administration transitoire du Port Autonome de Limbé pilote déjà les opérations.
Les travaux devraient débuter prochainement. Mais au-delà du béton et des grues, c’est toute la crédibilité de l’État camerounais en matière de grands projets qui est en jeu. Limbé devra tenir ses promesses : désengorger Douala, irriguer l’économie du Sud-Ouest, et faire du Cameroun une véritable plateforme maritime en Afrique centrale.
Le pari est colossal. La marge d’erreur, infime. Limbé, enfin sorti des limbes administratives, entre désormais dans le monde des réalités. Reste à savoir si le partenaire turc saura relever le défi là où d’autres ont échoué, et si les retombées profiteront vraiment aux populations locales.
Par Frédéric Konaté

