États-Unis : Enquête : Trump expulse des migrants LGBTQ+ vers des pays où ils risquent leur vie

Une enquête journalistique mondiale révèle que les États-Unis ont secrètement déporté plus de 25 000 personnes vers des pays tiers, dont des demandeurs d’asile LGBTQ+ qui avaient pourtant obtenu une protection devant les tribunaux américains.

Le projet d’enquête internationale « The Deportation Project », coordonné par Forbidden Stories et relayé notamment par CNN, révèle que l’administration Trump déporte systématiquement des migrants LGBTQ+ vers des pays tiers où l’homosexualité est criminalisée ou réprimée. Certaines de ces personnes avaient pourtant obtenu une protection juridique contre l’expulsion devant les tribunaux américains.

Selon les données de l’enquête, depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir en janvier 2025, les États-Unis ont conclu des accords secrets avec au moins 35 pays pour transférer plus de 25 000 migrants vers des destinations sans aucun lien avec eux. Au 31 août 2026, au moins 25 447 personnes avaient été expulsées, dont environ 20 000 vers le Mexique, le reste étant réparti dans 27 pays d’Afrique, d’Amérique latine et du Pacifique. Le gouvernement américain aurait mobilisé au moins 410 millions de dollars pour financer ces transferts, dont environ 81 millions versés directement à treize gouvernements étrangers, 179 millions à l’Organisation internationale pour les migrations et 124 millions au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

« C’est tout simplement inhumain »

Plusieurs personnes LGBTQ+ déportées interrogées par CNN décrivent leur calvaire dans ces pays tiers. Eileen (nom d’emprunt), une Turque de 28 ans, avait obtenu une protection contre l’expulsion accordée par un juge américain. Après dix-huit mois de détention, elle a été menottée et enchaînée avant d’être embarquée en juillet dans un vol vers la République centrafricaine. Elle n’a découvert sa destination qu’en plein vol un pays dont elle n’avait jamais entendu parler.

« J’avais tellement peur. Je voulais sortir, parce que je suis un être humain. Mais ici, je ne peux pas sortir », confie-t-elle à CNN depuis Bangui. L’hostilité envers l’homosexualité étant omniprésente en Centrafrique, elle a finalement choisi de retourner en Turquie à ses risques et périls, alors que son pays d’origine mène actuellement une vaste répression contre les organisations LGBTQ.

Bridget Crawford, directrice juridique et politique de l’organisation Immigration Equality, dénonce : « Pour n’importe quel réfugié, être renvoyé dans un pays avec lequel il n’a aucun lien et aucun système de soutien, c’est déjà très grave. Mais si vous êtes gay ou transgenre et qu’on vous envoie dans un pays qui persécute les homosexuels et les transgenres, c’est tout simplement inhumain. »

Le rapport de son organisation, publié en juin 2026 sous le titre « Delivered to Danger », documente les conséquences humanitaires des accords de pays tiers de l’administration Trump sur les réfugiés LGBTQ+. Il conclut que ces pratiques « ne sont ni des erreurs bureaucratiques ni des incidents isolés, mais la conséquence prévisible d’une politique qui abandonne délibérément les obligations légales et morales envers les migrants LGBTQ+ ».

L’Afrique, principale destination, suscite l’inquiétude

Ce qui inquiète particulièrement les organisations de défense des droits humains, c’est que près de la moitié des pays acceptant les déportés américains se trouvent en Afrique, et que beaucoup d’entre eux criminalisent l’homosexualité. Parmi les pays cités figurent l’Eswatini, le Cameroun, la République centrafricaine et la Guinée équatoriale.

L’enquête révèle que Washington a versé 5,1 millions de dollars à l’Eswatini pour accueillir jusqu’à 150 personnes, et 7,5 millions à la Guinée équatoriale pour en recevoir jusqu’à 250. Des déportés en Guinée équatoriale ont raconté avoir été frappés et privés de nourriture par des gardes armés.

Le 28 septembre, des experts des Nations unies ont averti que les expulsions vers des pays tiers « déclenchaient une cascade de violations des droits humains », aggravant les risques de torture, de servitude et de traite. Plus de vingt experts indépendants de l’ONU ont souligné que ces accords violaient le principe de non-refoulement du droit international coutumier, et que les personnes concernées dont les minorités sexuelles figuraient parmi les plus vulnérables. « Les conséquences peuvent être mortelles », ont-ils prévenu.

Le bureau chargé de mettre en œuvre cette politique est le Bureau de la réinstallation, rattaché au Bureau de la population, des réfugiés et des migrations du Département d’État. Il ne compte qu’une quinzaine d’employés, dirigés par Christian Ehrhart, un diplomate de carrière de 41 ans. Son supérieur, Andrew Veprek, reconnaît : « Nous avons complètement changé l’orientation de ce bureau. » Autrefois chargé de réinstaller des réfugiés aux États-Unis, il se consacre désormais à l’agenda d’expulsion de Trump.

Le 18 septembre 2026, une cour d’appel fédérale a jugé illégale la politique d’expulsion rapide de migrants vers des pays tiers, au motif que les intéressés n’avaient pas reçu de notification suffisante ni eu la possibilité de contester les risques de persécution ou de torture. Cette décision pourrait porter l’affaire devant la Cour suprême.

La porte-parole de la Maison-Blanche, Lauren Bis, défend cette politique en affirmant que les personnes envoyées dans des pays tiers sont « des gens qui ont reçu un ordre d’expulsion, mais dont le pays d’origine refuse de les reprendre ». Or, les avocats des migrants soulignent que ce mécanisme plonge les intéressés dans un « trou noir juridique » — détenus dans des pays sans lien avec eux et privés de presque tous leurs droits.

Pour les demandeurs d’asile LGBTQ+, cette politique signifie que l’Amérique renie une promesse de longue date : protéger ceux qui peuvent prouver qu’un retour dans leur pays d’origine les exposerait à la persécution, à la torture, voire à la mort. Comme le rappelle le rapport d’Immigration Equality : « L’Amérique ne devrait jamais déporter des réfugiés LGBTQ+ vers des pays où ils risquent l’emprisonnement, la torture ou la mort simplement pour ce qu’ils sont. »

Par Cherif Keita 

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