Monde : OTAN : à Varsovie, le général américain Grynkewich dévoile sa « théorie de la victoire » face à la Russie
Le commandant suprême des forces de l’OTAN en Europe a présenté ce lundi, lors du Forum de sécurité de Varsovie, la stratégie de l’Alliance en cas d’attaque russe. Son message tient en trois mots : bloquer, éroder, briser.
C’est un exercice rare. Le général américain Alexus Grynkewich, commandant suprême des forces de l’OTAN en Europe, a exposé publiquement ce lundi 12 octobre 2026, lors du Forum de sécurité de Varsovie, sa « théorie de la victoire » face à la Russie. Une prise de parole de haut rang, scrutée comme un avertissement adressé directement à Moscou.
Trois phases : bloquer, éroder, briser
Intervenu dans le cadre d’un panel intitulé « Théorie de la victoire : comment atteindre la victoire militaire par la dissuasion et la défense face à la Russie », le général Grynkewich a détaillé l’architecture de sa stratégie.
Première phase : bloquer. Les forces terrestres avancées empêchent l’adversaire de s’emparer du territoire de l’Alliance, avec l’appui des capacités aériennes, maritimes, spatiales et cyber.
Deuxième phase : éroder. Si l’attaque se poursuit, l’OTAN mobilise capteurs avancés et systèmes autonomes pour coordonner des opérations multi-domaines et priver l’ennemi de tout élan ou de toute prise d’initiative.
Troisième phase : briser. Si nécessaire, l’Alliance ne se contente pas de frapper les forces adverses : elle détruit les systèmes qui les soutiennent — structures de commandement, logistique et chaînes d’approvisionnement.
« Ma théorie de la victoire est simple : nous bloquerons l’attaque initiale. Si l’attaque se poursuit, nous l’éroderons et empêcherons l’ennemi d’avancer. Si nécessaire, nous briserons les forces ennemies ainsi que les systèmes de combat déployés face à nous », a résumé le général.
Il a toutefois précisé que l’objectif de l’OTAN n’est pas d’imposer une défaite stratégique à l’adversaire, mais uniquement de l’empêcher de s’emparer et d’occuper un territoire allié.
« Que personne ne confonde notre caractère défensif avec de la faiblesse »
Le général Grynkewich a martelé la nature défensive de l’Alliance, tout en prévenant : « Que personne ne confonde notre caractère défensif avec de la faiblesse ou un manque de détermination. »
« Si quelqu’un est assez stupide pour nous attaquer, nous nous battrons », a-t-il lancé. « Nous bloquerons l’attaque et leur ôterons toute capacité d’atteindre leurs objectifs. En clair, nous ferons en sorte que toute attaque contre un allié soit totalement vaine. »
Il a également affirmé que l’OTAN ne considérait pas un conflit comme « imminent ou inévitable », et que c’est justement « en exprimant clairement nos intentions défensives et en maintenant les canaux de communication ouverts » que l’on évite la guerre.
Guerre hybride et lignes rouges
Cette présentation intervient alors que plusieurs États membres attribuent à la Russie une série d’actes de « guerre hybride » : sabotages, incendies criminels, cyberattaques et incursions de drones. La récente découverte de drones chargés d’explosifs près de l’aéroport de Leipzig/Halle, en Allemagne, figure parmi les cas les plus marquants.
Le général Grynkewich a appelé les Alliés à attribuer rapidement les actes à la Russie lorsqu’ils disposent de preuves, et à communiquer à Moscou, « de manière claire et concise », où se situent les lignes rouges.
« Il est important que les Alliés continuent de se concerter, de réfléchir aux réponses possibles, et de faire savoir clairement et sobrement aux Russes où se trouvent nos lignes rouges », a-t-il déclaré.
La vice-ministre polonaise de la Défense, Cecylia Sobkowiak-Czarnecka, a jugé après la session que cette intervention tombait « à point nommé » : « Il est important de souligner que l’OTAN est unie, et que l’ennemi, c’est la Russie. »
Dissuasion nucléaire : « le fardeau de l’escalade pèse sur l’agresseur »
Interrogé sur la question nucléaire, le général a été catégorique : l’OTAN ne cherche pas l’escalade. « Le fardeau de l’escalade repose entièrement sur l’agresseur ; c’est lui, et lui seul, qui portera la responsabilité morale, politique et stratégique de décider d’escalader. »
Il a ajouté que si un adversaire tente de brandir la menace d’une escalade ou décide effectivement d’escalader dans un conflit, « cela ne divisera pas notre Alliance. Au contraire, cela ne fera que nous unir davantage ».
L’engagement américain en question
Cette prise de parole intervient dans un contexte de doutes européens sur la fiabilité de l’engagement américain au sein de l’OTAN, sous l’administration Trump. Washington a réduit sa contribution aux forces de réaction de l’Alliance et réexamine son dispositif militaire en Europe, avec des conclusions attendues en fin d’année.
Le général Grynkewich a tenu à rassurer : « Personne ne devrait remettre en question l’engagement des États-Unis envers cette Alliance. » Il a souligné que les efforts des Alliés européens pour assumer davantage de responsabilités en matière de défense rendaient l’Alliance « plus forte et plus unie que je ne l’ai vue depuis longtemps ».
Camille Grand, ancien secrétaire général adjoint de l’OTAN chargé des investissements de défense, analyse cette stratégie comme « un effort très délibéré » visant à montrer que l’Alliance est prête à combattre « avec ou sans une implication massive des États-Unis ».
Le général Grynkewich a par ailleurs révélé que la version finale, non publique, de cette théorie avait été achevée il y a environ trois mois. S’il a choisi de la rendre publique, c’est en raison de la situation sécuritaire actuelle et des inquiétudes des citoyens des pays alliés face aux actes de sabotage. En guise de conclusion, il a adressé un message aux « un milliard de citoyens de l’OTAN » : « On gère (We got this). »
Le symbole du lieu. Varsovie n’a pas été choisie au hasard. La Pologne partage environ 210 kilomètres de frontière terrestre avec l’enclave russe de Kaliningrad, hautement militarisée, et borde l’Ukraine et la Biélorussie. En cas d’agression de Moscou, elle se trouverait en première ligne.
Par Frédéric Konaté

