Niger : larmes et ovation pour l’ingénieur tchadien Djerassem Le Bemadjiel, sacré meilleure invention africaine dans l’énergie
Au Salon africain de l’invention de Niamey, le nom du Tchad a fait vibrer toute une salle. Portée par l’ingénieur Djerassem Le Bemadjiel, une invention dans le domaine de l’énergie a remporté le prix de la meilleure invention, assorti d’une récompense de 1 500 000 FCFA. Un moment d’émotion rare, où l’Afrique s’est mise debout pour saluer l’un des siens.
Ce soir-là, les lumières de l’hôtel BRAVIA, à Niamey, semblaient briller d’un éclat particulier.
Quand l’animateur a ouvert l’enveloppe et prononcé ces mots « Prix de la meilleure invention dans le domaine de l’énergie : Tchad, Djerassem Le Bemadjiel » , un silence a d’abord envahi la salle. Puis, comme une vague, les applaudissements ont déferlé. Les représentants des 17 États membres de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI) se sont levés, debout. Certains avaient les yeux humides. D’autres frappaient des mains avec une ferveur que l’on réserve aux grandes causes.
Parce que ce prix n’est pas un prix ordinaire. En Afrique, l’énergie n’est pas qu’une question technique. Elle touche à la dignité, à la survie, à la capacité d’un continent à décider enfin de son propre destin.
Un million cinq cent mille francs CFA. C’est le montant du prix. Mais dans la salle, tout le monde le savait : ce que ce trophée représente vaut infiniment plus que l’argent.
Un homme, quarante ans de combat, un continent qui attendait
Djerassem Le Bemadjiel n’est pas un inconnu.
En 2011, lorsqu’il est monté pour la première fois sur la scène du Salon international des inventions de Genève pour recevoir une médaille d’or et un prix spécial du jury, l’Afrique entière avait retenu son souffle. C’était la première fois, en 39 ans d’existence de ce rendez-vous mondial, qu’un Africain atteignait ce sommet. Son invention, la « criptopompe », un système autonome à pompage série-parallèle, permettait de faire remonter l’eau des profondeurs avec une consommation énergétique dérisoire. Presque magique. Presque insolent, tant cela semblait défier les lois de la physique.
Les années ont passé. Cet ingénieur géologue, expert en hydrogéologie, n’a jamais posé les armes.
Il a été ministre du Pétrole et de l’Énergie du Tchad. Il a connu les honneurs, mais aussi les turbulences du pouvoir. Pourtant, au fond de lui, une obsession n’a jamais vacillé : faire en sorte que chaque goutte d’eau en Afrique cesse d’être retenue captive par le manque d’énergie.
Sa criptopompe, alimentée à l’énergie solaire, transforme aujourd’hui la vie de villages entiers au Sahel. Elle irrigue. Elle abreuve. Elle sauve. Et cette fois, à Niamey, son invention va plus loin encore : elle ne se contente plus de puiser l’eau, elle ouvre la voie à une véritable souveraineté énergétique africaine.
Le réveil d’un continent
Le thème de cette 10ᵉ édition du Salon africain de l’invention et de l’entreprise innovante (SAIIT) était clair : « Propriété intellectuelle et financement des PME innovantes en Afrique ». Derrière ces mots apparemment techniques se cache une réalité brûlante.
À l’ouverture, le ministre nigérien du Commerce et de l’Industrie, Abdoulaye Seydou, avait lancé une phrase qui avait glacé l’assistance :
« Nous ne pouvons plus tolérer que nos pays soient enfermés dans le rôle de exportateurs de matières premières et d’importateurs nets de technologies brevetées. »
C’est la blessure de l’Afrique. Pendant des décennies, les nuits blanches de ses génies dans des laboratoires de fortune, les mains usées de ses inventeurs dans des ateliers dérisoires, se sont souvent achevées par un nom inscrit sur le brevet d’un autre. Alors, quand Djerassem Le Bemadjiel a été appelé, la salle n’a pas seulement applaudi un homme. Elle a salué une revanche.
Il venait de prouver que l’Afrique peut inventer. Que l’Afrique peut être reconnue. Que le génie africain mérite d’être protégé par la loi et convoité par les investisseurs.
Le directeur général de l’OAPI, Denis L. Bohoussou, l’a rappelé avec force lors de la clôture : « La propriété intellectuelle n’est pas un concept juridique abstrait. C’est un bouclier de souveraineté, un levier direct de création de richesse nationale. »
Ce soir-là, cette phrase a cessé d’être une théorie. Elle avait un visage, un nom, et un trophée entre les mains.
« Que nos inventions ne finissent plus dans un tiroir »
Sur scène, le gouvernement nigérien a pris un engagement qui a fait vaciller les cœurs : « Nous veillerons à ce que les inventions exposées et primées dans ce salon ne finissent pas dans un tiroir. »
Les applaudissements ont repris. Plus forts encore. Parce que cette promesse, tout le monde l’attendait depuis longtemps. Celle d’une Afrique qui ne se contente plus de célébrer ses génies, mais qui les accompagne, les finance, les industrialise.
Pour Djerassem Le Bemadjiel, ce prix dépasse sa personne. Sa criptopompe est déjà commercialisée au Tchad. Elle est soutenue par le Programme des Nations unies pour le développement et la Banque mondiale, avec l’ambition de conquérir tout le Sahel. Mais un homme, aussi brillant soit-il, ne peut porter seul un continent. Il faut un système. Une chaîne. Une volonté collective.
Lorsqu’il est descendu de l’estrade, serrant contre lui son certificat et son chèque de 1 500 000 FCFA, une foule s’est pressée vers lui. Des jeunes inventeurs nigériens. Des universitaires sénégalais. Des entrepreneurs ivoiriens. Tous lui ont pris la main. Tous lui ont dit la même phrase :
« Grâce à toi, on sait que c’est possible. »
L’émotion d’une nation, l’espoir d’un continent
Dans les coulisses, quelqu’un a demandé à Djerassem Le Bemadjiel ce qu’il ressentait. Il a marqué une pause. Puis, la voix nouée, il a répondu :
« Ce prix n’est pas le mien. Il appartient à tous ces enfants du Sahel qui marchent des heures pour trouver de l’eau. Il appartient à cette jeunesse africaine qui refuse de croire que son avenir est déjà écrit ailleurs. »
À quelques mètres, une délégation tchadienne chantait. D’autres pleuraient, simplement.
La brise du soir traversait le hall de l’hôtel BRAVIA. Djerassem Le Bemadjiel se tenait là, dos aux flashs, face à l’immense chantier énergétique du continent. Et il souriait.
Dans ce sourire, il y avait de la fatigue. Mais surtout, il y avait de la lumière. Cette lumière que son invention promet de rendre à des millions d’Africains.
Le grand prix du président de la République du Niger, doté de 5 000 000 de FCFA, a récompensé la meilleure entreprise innovante. Le prix de la meilleure femme inventrice a également été décerné, doté lui aussi de 1 500 000 FCFA, comme tous les prix OAPI de cette édition. Mais dans les mémoires, un seul nom restera gravé ce soir-là : celui d’un Tchadien qui a fait pleurer de fierté tout un continent.
Par Kenzo Brown

