Monde: Navi Pillay, Prix Nobel de la paix 2026 : l’émotion d’une vie consacrée aux sans-voix
Elle a appris la nouvelle à Nuremberg, loin de chez elle, alors qu’elle participait à un sommet de droit international. À 85 ans, Navanethem « Navi » Pillay vient de recevoir le Prix Nobel de la paix 2026. Mais derrière la distinction, il y a une femme. Une fille de Durban. Une avocate de l’ombre. Une juge des causes impossibles. Et surtout, une voix qui n’a jamais cessé de s’élever pour ceux qu’on n’entend pas.
Ce vendredi 9 octobre, à Oslo, le comité Nobel norvégien a prononcé son nom. Un nom qui, pour beaucoup, incarne soixante ans de lutte pour la justice. Mais pour Navi Pillay, ce prix n’est pas une consécration personnelle. C’est un rappel. Celui de toutes les victimes qu’elle a défendues. De tous les silences qu’elle a brisés.
« Je tiens tout de même à vérifier »
Quand la nouvelle lui parvient, elle est à Nuremberg. La salle applaudit. Elle sourit. Et lance, avec l’humour de celles qui ont trop vu pour se laisser impressionner : « Si vous applaudissez un peu plus fort, je partagerai peut-être le prix avec Trump. » Les rires fusent. Puis, plus grave, en avocate qu’elle n’a jamais cessé d’être : « Je tiens tout de même à vérifier » que la nouvelle est bien réelle.
Ce mélange de légèreté et de rigueur, c’est elle. C’est la femme qui a passé sa vie dans les prétoires, à douter, à vérifier, à prouver. Parce que la justice, dit-elle souvent, ne s’offre pas. Elle se conquiert.
Née sous l’apartheid, forgée par lui
Navi Pillay est née en 1941 à Durban, dans une famille d’origine indienne. Elle a grandi dans un pays qui ne la considérait pas comme une citoyenne à part entière. En 1967, elle est devenue la première femme à ouvrir un cabinet d’avocats dans la province du Natal, après s’être vu refuser un poste dans les cabinets existants à cause de sa couleur de peau.
Elle aurait pu se résigner. Elle a choisi de se battre. Elle a défendu les opposants à l’apartheid, dont Nelson Mandela. Elle a obtenu, par une action en justice en 1973, que les détenus de l’île de Robben puissent accéder à leurs avocats. Des victoires modestes, peut-être. Mais pour ceux qu’elle défendait, c’était le monde qui basculait.
En 1998, alors qu’elle préside le Tribunal pénal international pour le Rwanda, une affaire lui est confiée : celle de Jean-Paul Akayesu. Pour la première fois, le viol est reconnu comme un acte pouvant constituer un génocide. Une décision historique. Une brèche dans le mur de l’impunité..
Ce jour-là, Navi Pillay n’a pas seulement rendu un jugement. Elle a dit à des millions de femmes violées dans les conflits : « Ce que vous avez subi n’est pas un dommage collatéral. C’est un crime. Et il sera puni. »
Des larmes et des colères
Elle a été Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme de 2008 à 2014. Elle a dénoncé. Elle a alerté. Elle a parfois pleuré, aussi. Devant les caméras, devant les assemblées, devant les victimes. Parce que la justice, quand elle est véritable, ne laisse pas intact.
Plus récemment, elle a présidé la Commission d’enquête indépendante de l’ONU sur les territoires palestiniens occupés. Dans un rapport publié en 2025, elle a conclu qu’Israël commettait un génocide dans la bande de Gaza. Israël a qualifié ce rapport de « scandaleux ». Elle a maintenu ses conclusions. Sans trembler. Sans céder.
« La dernière chose que j’ai faite a été de remettre le rapport sur Gaza, dans lequel je qualifie ce qui s’y passe de génocide », a-t-elle rappelé vendredi. Une phrase dite sans emphase. Mais qui pèse le poids de toutes les vérités dérangeantes.
Le comité Nobel n’a pas choisi cette lauréate par hasard. « Le système de droit international est sous une pression énorme, et ses institutions sont attaquées », a déclaré le jury. « Lorsque la force prend le pas sur le droit, cela mine la stabilité, la confiance et la coexistence pacifique. »
En distinguant Navi Pillay, le comité Nobel a voulu dire une chose simple : la justice n’est pas un luxe. C’est une condition de la paix. Et ceux qui la défendent, parfois seuls, parfois menacés, méritent d’être reconnus.
« Défenseure des sans-voix »
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a salué une juriste qui a « regardé la brutalité de l’injustice en face sans jamais détourner le regard », la qualifiant de « défenseure des persécutés, des vulnérables, des sans-voix et des exclus ».
L’ONU a également salué cette distinction, y voyant « un témoignage du besoin et des valeurs des droits humains dans le monde plus que jamais ».
Ce que ce prix veut dire
Navi Pillay a 85 ans. Elle pourrait se reposer. Elle ne le fait pas. Elle siège encore à la Cour internationale de Justice. Elle continue de croire que le droit peut changer le monde. Pas par magie. Par obstination.
Le 10 décembre, à Oslo, elle recevra son prix. Elle prononcera un discours. Peut-être parlera-t-elle de Mandela. Peut-être de Durban. Peut-être des femmes du Rwanda. Peut-être de Gaza. Elle parlera, surtout, de cette idée qui l’a portée toute sa vie : que la dignité humaine n’est pas négociable.
Et ce jour-là, quelque part, une jeune fille qui rêve de justice se souviendra qu’une femme, un jour, a ouvert la voie.
Le Prix Nobel de la paix est doté de 12 millions de couronnes suédoises environ 1,07 million d’euros
Par Jérôme Wailifu

