Tanzanie : le sort de Tundu Lissu entre les mains de la Haute Cour
Le procès pour trahison de l’opposant tanzanien est entré dans sa phase finale. Détenu depuis avril 2025, le président de Chadema encourt la peine de mort.
Les dés sont désormais jetés. Le procès pour trahison de Tundu Lissu, figure de proue de l’opposition tanzanienne, touche à son terme. Mercredi 23 septembre 2026, le président du parti Chadema a entamé la présentation de ses arguments finaux devant un collège de trois juges de la Haute Cour de Dar es Salaam. Détenu depuis avril 2025, il lui est reproché d’avoir incité la population à empêcher la tenue des élections générales de 2025. Une accusation de trahison qui lui fait encourir la peine de mort.
À son entrée dans la salle d’audience, Tundu Lissu a été accueilli par les acclamations de ses partisans. Dans sa déclaration, il a exhorté les juges à statuer « avec courage et sans préjugés », rappelant que ce jugement « ne concerne pas seulement une personne », mais posera un précédent juridique susceptible d’inspirer les tribunaux pendant des années.
Le cœur du dossier : des discours et leur qualification
Toute la question juridique du procès tient en une phrase : les propos tenus par Tundu Lissu constituent-ils le crime de trahison tel que le définit l’article 39(2)(d) du Code pénal ?
Le ministère public lui reproche d’avoir tenu, le 3 avril 2025, des propos destinés à menacer le gouvernement et à perturber le processus électoral. Parmi les déclarations citées : « Nous empêcherons les élections », « Nous inciterons à la rébellion » ou encore « Nous perturberons complètement ces élections ».
Tundu Lissu n’a jamais contesté avoir prononcé ces paroles. Il a confié au tribunal les avoir reconnues dès sa première comparution devant le tribunal de district de Kisutu, et les avoir répétées dans plusieurs régions : Mbeya, Iringa, Songwe, Njombe, Lindi et Mtwara. « La question est de savoir si ces paroles constituent une trahison ou toute autre infraction pénale », a-t-il martelé.
La défense soutient que l’accusation n’a pas réuni les éléments constitutifs de la trahison. Lissu rappelle que ce dossier est le troisième procès pour trahison dans l’histoire de la Tanzanie depuis 65 ans, mais le premier qui n’implique ni « tentative de renversement du gouvernement », ni « assassinat du président ». Les deux précédents l’affaire Grey Likungu Mataka en 1970 et l’affaire Hatibu Gandhi en 1983 portaient sur des accusations de renversement du pouvoir. La sienne, insiste-t-il, ne concerne qu’une « menace contre le gouvernement ».
La défense dénonce un acte d’accusation imprécis
Dans ses conclusions finales, Tundu Lissu a également attaqué l’acte d’accusation sur le terrain procédural. Il fait valoir que le ministère public l’accuse d’avoir incité « le public » à menacer « le gouvernement de la République-Unie de Tanzanie », sans jamais préciser quel organe ou quel responsable aurait été visé.
« Qui ai-je menacé exactement ? » a-t-il lancé à la cour. « Le président, le Premier ministre, le vice-président, la police, ou qui ? » Cette imprécision, selon lui, l’empêche de préparer une défense efficace.
Sur le terrain des preuves, Lissu souligne que sur les 17 témoins cités par l’accusation, seuls 4 se sont exprimés sur l’intention présumée de « mobiliser le public contre les élections ». Trois d’entre eux sont des policiers absents de la réunion du 3 avril. Le seul témoin oculaire est le journaliste PW17.
Or, cite Lissu, ce journaliste a décrit la réunion comme un moment où les candidats de Chadema débattaient des questions électorales et de la politique du parti « pas de réforme, pas d’élection ». Il n’a jamais qualifié les propos tenus de trahison ou d’infraction pénale.
« Toute l’affaire repose sur leurs sentiments, leurs suppositions et leurs soupçons, non sur des preuves », a-t-il déclaré. « Un soupçon, aussi fort soit-il, ne peut fonder une condamnation pénale. »
Des responsables de la sécurité refusent de témoigner
La défense a clos sa présentation le 18 septembre. Tundu Lissu souhaitait faire comparaître trois hauts responsables des services de sécurité comme témoins. Tous ont décliné.
Selon ses déclarations devant le tribunal, le directeur des enquêtes criminelles, Ramadhani Kingai, a refusé de témoigner après avoir pris connaissance du témoignage envisagé, affirmant soutenir ceux qui attendent une condamnation. Le chef des Forces de défense, Jacob Mkunda, et l’inspecteur général de la police, Camillius Wambura, se trouvaient à l’étranger et n’ont pas souhaité déposer pour la défense.
Tundu Lissu a été arrêté le 9 avril 2025 après un meeting politique à Mbinga, dans la région de Ruvuma. Transféré de nuit à Dar es Salaam, il a été présenté au tribunal de district dès le lendemain. Son parti, Chadema, a été écarté des élections de 2025 pour avoir refusé de signer le code de conduite électorale. Lui-même a été privé de sa candidature à la présidentielle.
La présidente Samia Suluhu Hassan a remporté le scrutin avec près de 98 % des voix. Les organisations de défense des droits humains et l’opposition dénoncent une répression violente des manifestations qui ont suivi, faisant état de milliers de morts. Le gouvernement reconnaît plus de 500 décès, sans en préciser les responsabilités.
Victime d’une tentative d’assassinat en 2017, Tundu Lissu avait survécu à 16 balles avant de rentrer d’exil en 2023. Son procès alimente les critiques internationales sur le rétrécissement de l’espace démocratique en Tanzanie.
La date du verdict n’a pas encore été fixée. Les trois juges statueront après examen des conclusions finales des deux parties.
Par Rodrigue Izumo

