Tchad : Licencié après 14 ans de service pour six téléphones disparus, le combat de Hissein Yaouda contre l’ambassade des États-Unis

Il aura servi 14 ans et 20 jours au sein de l’ambassade des États-Unis d’Amérique au Tchad. Le 4 octobre 2022, Hissein Yaouda est brutalement licencié. Motif invoqué : la disparition de six téléphones Samsung Galaxy A53 dans un bureau présenté comme « hautement sécurisé ». Aucune preuve ne lui sera jamais présentée. Aucune confrontation n’aura lieu. Pire encore : au moment de son licenciement, il était délégué du personnel, protégé par l’immunité légale prévue par le droit du travail tchadien. Près de quatre ans plus tard, son certificat de travail lui parvient enfin sans cachet, sans mention de son parcours réel. Un document juridiquement nul.

Un parcours de quatorze ans au service de l’institution

Recruté initialement comme agent de sécurité, Hissein Yaouda a gravi les échelons au sein de l’ambassade. Il a ensuite été promu au poste de réceptionniste, avant d’occuper les fonctions de standardiste. Quatorze années de loyauté et de service, ponctuées de responsabilités croissantes et d’une connaissance intime des procédures de sécurité de l’enceinte diplomatique.

À la réception, il connaissait mieux que quiconque les méthodes d’accès à l’ambassade, les flux de visiteurs, les protocoles de sécurité. C’est cette connaissance qui rend sa mise en cause d’autant plus paradoxale.

Les faits tels que nous les avons reconstitués

En octobre 2022, l’ambassade reproche à Hissein Yaouda la disparition de six téléphones Android de marque Samsung Galaxy A53, censés avoir disparu d’un bureau « hautement sécurisé ».

Nous avons cherché à comprendre : à quelle date précise ces téléphones auraient-ils disparu ? Dans quelles circonstances ? Qui a mené l’enquête ? Quels en sont les résultats ? À ce jour, aucune de ces questions n’a reçu de réponse. Yaouda n’a jamais été entendu sur les faits, n’a jamais vu la moindre pièce du dossier, n’a jamais eu la possibilité de se défendre.

Personne n’est en mesure de donner une date exacte de la perte de ces téléphones. Nous sommes six ou sept agents à avoir accès au coffret où sont gardées les clés des bureaux. Aucun d’entre eux n’a été auditionné. Aucune confrontation n’a eu lieu.

Un employé qui a tout tenté pour faire la lumière

Loin de rester passif, Hissein Yaouda a lui-même tenté de retrouver les téléphones disparus. Il a adressé un email officiel à la compagnie de téléphonie mobile Airtel pour tenter de traquer les appareils. Il a produit un rapport circonstancié de quatre pages, documentant ses recherches et ses observations. Ce rapport a été purement et simplement ignoré par ses supérieurs.

Il détient aujourd’hui des preuves matérielles emails, documents légaux attestant de sa volonté de retrouver les téléphones si réellement ils étaient perdus. Pourtant, ses chefs ont refusé toutes investigations sérieuses. Ils ont refusé de consulter les caméras de surveillance. Ils ont refusé d’associer le service d’investigation interne de l’ambassade à ce dossier.

Pourquoi refuser de regarder les caméras ? Pourquoi refuser d’entendre les six ou sept personnes ayant accès au coffret des clés ? Pourquoi ignorer un rapport circonstancié de quatre pages ?

Un précédent troublant : quand l’ambassade savait enquêter

L’histoire de l’ambassade des États-Unis au Tchad en matière de biens perdus est pourtant riche en investigations réussies.

En 2013, un téléphone portable perdu par un superviseur de la sécurité dans les environs de l’ancienne ambassade avait été retrouvé grâce à la collaboration de l’employeur avec Airtel. Le téléphone avait été localisé chez une dame, épouse d’un agent de sécurité. Ce dernier avait été licencié.

La même année, un ordinateur portable de service, emporté par le formateur de la sécurité pour travailler à son domicile, avait été volé au quartier Abena, dans le 7e arrondissement de N’Djaména, avec d’autres biens. L’ambassade s’était investie pour retrouver cet ordinateur.

Plus récemment, dans l’actuelle ambassade, deux téléphones Android de la sécurité ont été perdus dans les environs de l’ambassade. Ils ont été retrouvés grâce à l’intervention de l’employeur.

Le contraste est saisissant. L’ambassade sait retrouver des objets perdus hors de son enceinte. Elle sait collaborer avec les opérateurs téléphoniques. Elle sait enquêter. Mais lorsqu’il s’agit de six téléphones censés disparaître d’un bureau « hautement sécurisé », elle devient soudainement incapable de la moindre investigation.

Comme le résume Hissein Yaouda : « Il apparaît que ces téléphones sont invisibles et que le voleur est visible. »

La sécurité, une responsabilité de l’employeur

Quand on parle de sécurité, il s’agit de la sécurité des personnes et des biens. Les six téléphones Android sont les biens de l’ambassade. L’ambassade a l’obligation de veiller sur eux. Si ces biens ont disparu, c’est d’abord sa responsabilité en tant qu’employeur et gardienne de ses propres équipements.

Or, plutôt que d’assumer cette responsabilité et de mener une enquête sérieuse, l’ambassade a choisi de licencier un employé de quatorze ans, délégué du personnel, sans preuve, sans confrontation, sans procédure régulière.

Un licenciement intervenu en période d’immunité légale

Il faut le rappeler avec force : au moment de son licenciement, Hissein Yaouda était délégué du personnel. Il avait fini son mandat, mais se trouvait en période d’immunité légale. À ce titre, il bénéficiait de la protection prévue par le droit du travail tchadien, qui interdit le licenciement arbitraire des représentants des travailleurs.

Cette protection n’a pas été respectée. Le certificat de travail qui lui a été délivré est daté du 5 octobre 2022  soit le lendemain du licenciement. Un document antidaté, sans cachet, sans mention de ses quatorze années de service, sans indication de ses fonctions successives.

Un bras de fer syndical qui dérange

Le parcours de Hissein Yaouda en tant que délégué du personnel éclaire d’un jour nouveau les raisons possibles de son licenciement.

En sa qualité de représentant des travailleurs, il a lutté pour que l’employeur reconnaisse le capital décès aux ayants droit des employés locaux. Ce combat a abouti le 1er août 2020. Une victoire syndicale qui a marqué les esprits.

Mais le bras de fer le plus dur a porté sur la fiscalité. L’employeur obligeait les employés à payer l’impôt sur le revenu (IRPP) à travers un cabinet, sans déclarer ses employés au fisc. Or, les textes tchadiens font obligation à l’employeur de déclarer ses employés au fisc et d’opérer la retenue à la source. Hissein Yaouda et ses collègues délégués se sont battus pour faire respecter la loi.

L’employeur n’a jamais digéré cette défaite. Pour certains observateurs, le licenciement de Hissein Yaouda s’inscrit dans cette logique de représailles contre un délégué trop actif, trop informé, trop déterminé à faire respecter les droits des travailleurs tchadiens.

14 ans de service, effacés d’un trait

Quatorze ans et vingt jours. C’est la durée pendant laquelle Hissein Yaouda a servi l’institution. Quatorze années de loyauté, de présence, de service. Quatorze années que l’ambassade a tenté de réduire à néant.

Après son licenciement, Yaouda entre dans un véritable parcours d’obstacles. L’employeur refuse de lui délivrer son certificat de travail et son livret d’assurance  les documents légaux auxquels tout travailleur a droit, quelle que soit la faute reprochée. Ce n’est qu’après avoir saisi la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) pour réclamer réparation que l’ambassade se résout enfin à lui remettre ces documents, le 9 juillet 2026.

Soit 3 ans et 10 mois après le licenciement.

Mais le certificat délivré pose problème. Il ne porte aucun cachet de l’employeur. Il ne mentionne pas ses 14 années d’expérience au sein de l’institution. Selon les normes en vigueur à la CNPS, un certificat de travail doit obligatoirement comporter la signature de l’employeur, le cachet de l’entreprise, le numéro d’immatriculation CNPS ainsi que les fonctions et salaires exacts. Sans cachet, ce document n’a aucune valeur juridique. C’est un papier mort.

À ce jour, le statut de Hissein Yaouda auprès de la CNPS affiche toujours « en activité ». Dans les registres de la sécurité sociale tchadienne, il est donc encore, officiellement, employé de l’ambassade des États-Unis.

Une reconnaissance tardive qui pose question

Fait révélateur : en délivrant ce certificat de travail en juillet 2026, l’employeur reconnaît implicitement la relation de travail qui le liait à Hissein Yaouda. Cette reconnaissance tardive intervient après des années de silence et de rétention de documents légaux.

Or, cette situation soulève une question fondamentale. Si l’employeur a reconnu la relation de travail en remettant le certificat, le ministère du Travail et l’inspection du travail, eux, étaient censés constater la rétention des documents légaux et exiger des réparations, comme la mise en demeure l’a mentionné. Pourquoi ce silence persistant de la part des autorités compétentes ?

La mise en demeure adressée à l’employeur constitue un acte juridique qui oblige l’administration à constater l’infraction et à en tirer les conséquences. Pourtant, aucune suite n’a été donnée. Ni l’inspection du travail, ni le ministère en charge des Affaires étrangères n’ont daigné réagir. Ce silence interroge : s’agit-il d’une négligence administrative, d’une pression diplomatique, ou d’une volonté délibérée de ne pas contrarier une représentation étrangère ?

L’impasse judiciaire : quand le ministère des Affaires étrangères bloque au lieu de faciliter

Depuis 2023, Hissein Yaouda a déposé une plainte auprès de l’inspection du travail tchadienne. Il a sollicité une audience auprès du ministre en charge des Affaires étrangères. Il n’a jamais reçu de réponse. L’ambassade, elle, ne répond jamais.

« J’ai épuisé mes voies de recours administratives et diplomatiques », confie-t-il.

Sa question est simple, et pourtant sans réponse : pourquoi le ministère des Affaires étrangères, qui devrait être un facilitateur, empêche-t-il l’accès à la justice ? Quelles raisons justifient ce blocage ? Nous avons tenté d’obtenir des explications. En vain.

Ce que dit le droit tchadien

Le droit du travail tchadien est clair. Un employeur a l’obligation de délivrer un certificat de travail à tout salarié quittant l’entreprise, quelle que soit la raison de la rupture. Ce certificat doit être conforme, daté, signé et cacheté. La rétention de ce document constitue une violation caractérisée des droits du travailleur.

Par ailleurs, le licenciement d’un délégué du personnel sans respect de la procédure d’immunité est illégal. Et l’employeur, qu’il soit national ou étranger, est tenu de respecter les lois du pays hôte.

« Une ambassade qui viole les lois sans conséquence »

C’est la phrase qui résume la situation. Pour Hissein Yaouda, l’ambassade des États-Unis au Tchad viole allègrement les lois nationales sans la moindre inquiétude, et les autorités tchadiennes, elles, se taisent.

« Une ambassade qui ne respecte pas les lois du pays hôte trahit les valeurs qu’elle prétend défendre », déclare-t-il.

Nous avons contacté l’ambassade des États-Unis au Tchad pour obtenir sa version des faits. Sa réponse est toujours la même : elle ne commente pas les questions de personnel, tout en affirmant que ses décisions d’emploi respectent le droit du travail tchadien.

Ses revendications

Hissein Yaouda ne demande pas l’aumône. Il demande ce que la loi lui garantit :

· Le paiement de l’intégralité de ses droits sociaux légaux ;

· La délivrance d’un certificat de travail conforme à la réglementation en vigueur, mentionnant ses 14 années de service et portant le cachet de l’employeur ;

· L’ouverture d’un dialogue entre les autorités tchadiennes et américaines sur le respect du droit du travail du pays hôte par les représentations étrangères.

En juin 2026, il a lancé une pétition sur Change.org. Elle n’avait alors recueilli que 5 signatures. Mais il ne compte pas s’arrêter là : il affirme vouloir transmettre le dossier complet à l’Office of the Inspector General à Washington ainsi qu’à la presse internationale.

Une question qui dépasse son cas personnel

Nous avons choisi de publier son témoignage parce qu’il pose une question qui dépasse son cas personnel : une ambassade étrangère peut-elle impunément ignorer le droit du travail du pays qui l’accueille ? Un travailleur tchadien, après 14 ans de service, peut-il être privé de ses droits les plus élémentaires sans qu’aucune autorité nationale ne réagisse ?

Le silence des autorités compétentes face à la reconnaissance tardive de l’employeur est d’autant plus troublant. Si l’ambassade a fini par admettre la relation de travail en délivrant un certificat, pourquoi l’administration tchadienne ne constate-t-elle pas la rétention des documents légaux et n’exige-t-elle pas les réparations prévues par la mise en demeure ? Ce silence pourrait s’apparenter à une forme de complicité passive, voire à un déni de justice.

Nous avons tenté d’obtenir des réponses auprès de l’ambassade des États-Unis au Tchad, du ministère des Affaires étrangères tchadien et de l’inspection du travail. Nous publierons toute réaction dès qu’elle nous parviendra.

Son nom : Hissein Yaouda. Son combat : la dignité. Son histoire : celle de trop nombreux travailleurs tchadiens face à des employeurs qui se croient au-dessus des lois.

Par Kenzo Brown 

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