Tchad : Reounodji Gabin, l’âme visionnaire de l’art plastique tchadien, parti bien trop tôt
Le monde artistique tchadien est frappé par une perte immense. Reounodji Gabin, alias Gabin Art, l’un des artistes plasticiens les plus créatifs et visionnaires de sa génération, est décédé le 6 décembre 2025 à N’Djamena des suites d’un accident de circulation. À seulement 38 ans, il laisse derrière lui un héritage artistique exceptionnel et une œuvre déjà incontournable, brutalement interrompue.
Un artiste dont chaque œuvre racontait une histoire
Depuis son enfance, Gabin trouvait dans l’art un langage puissant. Fasciné très tôt par les dessins muraux, il a construit un univers visuel riche, vibrant et profondément enraciné dans la mémoire collective. Ses œuvres se distinguaient par : des couleurs intenses, des compositions audacieuses, un profond symbolisme, la fusion entre tradition et modernité.
L’une de ses créations les plus marquantes est la célèbre fusion entre Mona Lisa et Kélou, où il remplace le corps de Mona Lisa par celui de la figure historique tchadienne. Une œuvre qui a fait sensation, tant par sa créativité que par le dialogue qu’elle crée entre patrimoine local et icône mondiale. Elle illustre parfaitement la signature artistique de Gabin : réinventer l’histoire à travers un regard africain et contemporain.
Un créateur engagé, qui utilisait l’art pour interroger la société
Pour Gabin, l’art n’était jamais décoratif. Il le voyait comme un moyen d’expression, de dénonciation et de transmission.
Ses tableaux évoquaient :la mémoire,les figures historiques,les injustices sociales, la dignité humaine.
Il revendiquait un art qui parle, qui questionne, qui provoque.
Une carrière internationale malgré les obstacles
Malgré le manque de soutien institutionnel, il a su s’imposer au-delà des frontières.
Il a exposé ou participé à des festivals :au Niger (2013),en Suisse (2021), en Égypte,en Italie,et dans plusieurs villes du Tchad, notamment Moundou et N’Djamena.
Ses expositions, souvent organisées avec peu de moyens, visaient aussi à faire connaître d’autres artistes tchadiens et à défendre la place de l’art plastique dans le pays.
Un combat permanent pour la reconnaissance des artistes
Gabin dénonçait souvent la précarité des plasticiens au Tchad.
« Les artistes ne sont valorisés qu’après leur mort », regrettait-il, amèrement conscient du peu d’intérêt accordé à leurs œuvres de leur vivant.
Il s’insurgeait également contre ceux qui voyaient l’art uniquement comme un coût :
« On regarde le prix, pas le message. »
Un destin forgé dans l’épreuve
Rejeté par sa propre famille à cause de sa passion, il a dû quitter la maison en 2003.
C’est chez une tante qu’il a poursuivi son rêve, avant de partir se former en RCA, au Cameroun et au Nigeria.
De retour en 2010, il s’est imposé par sa détermination, devenant une fierté pour ceux qui, autrefois, doutaient de lui.
Un homme généreux, un mentor pour les jeunes artistes
Ses collègues se souviennent d’un artiste humble, honnête et toujours prêt à partager matériel et conseils.
Pour beaucoup, il était un repère, un modèle, un grand frère.
Un départ brutal, une œuvre éternelle
Parti trop tôt, Gabin laisse un vide que son talent et son humanité rendaient impossible à combler.
Mais ses œuvres, elles, continueront de parler : elles continueront de vivre, de raconter, de réveiller les consciences.
Le Tchad perd un artiste, mais l’Afrique conserve un créateur dont la vision survivra au temps.
Paix à son âme.
Par Kenzo Brown

