Vatican: Une première historique entre Léon XIV et Sarah Mullally : l’archevêque anglicane salue la « parole qui dérange » du pape

 

C’était une image que les siècles de méfiance et de séparation n’avaient pas permis d’imaginer : assis côte à côte dans la salle du Consistoire au Vatican, le pape Léon XIV et la nouvelle archevêque de Canterbury, Sarah Mullally, ont affiché ce lundi une complicité inattendue, mêlant courtoisie ecclésiastique et convergence politique assumée.

Première rencontre entre le souverain pontife et la primat de l’Église d’Angleterre depuis l’élection de ce dernier, l’entretien privé a duré près d’une heure. Mais c’est la prise de parole publique de Sarah Mullally, juste après la traditionnelle poignée de main, qui a retenu l’attention.

Devant un parterre de cardinaux et d’évêques anglicans, l’archevêque a rendu hommage à « la clarté prophétique » du pape Léon XIV – un style inhabituel pour une rencontre œcuménique, où les louanges restent généralement prudentes.

« Très Saint-Père, nous ne partageons pas encore la même table eucharistique, mais nous partageons désormais la même urgence. Vos paroles prononcées à Kinshasa, à Addis-Abeba, à Niamey et à Maputo ne sont pas seulement un enseignement : ce sont un cri. Elles ont dénoncé la guerre comme une “usine à mort” et le despotisme comme une “blasphème contre l’humanité”. Merci d’avoir brisé le silence prudent. »

Un ton qui n’est pas passé inaperçu, car l’archevêque visait aussi, sans le nommer, celui qui a publiquement fustigé le pape le mois dernier : Donald Trump. L’ancien – ou futur ? – président américain avait qualifié sur son réseau Truth Social le discours africain du pape de « honte géopolitique » et de « provocation anti-américaine déguisée en morale à bon marché », après que Léon XIV avait implicitement critiqué certaines ingérences étrangères et accords inéquitables avec des régimes autoritaires.

Selon plusieurs sources diplomatiques, la Maison-Blanche avait même envisagé de rappeler son ambassadeur près le Saint-Siège, avant de renoncer face aux risques d’isolement.

Du côté anglican, la prise de parole de Sarah Mullally est interprétée comme un geste politique fort. Investie archevêque en janvier dernier, elle est la première femme à occuper ce poste, et elle cherche à repositionner l’Église d’Angleterre sur des sujets de justice internationale, après des années de crises internes sur l’inclusion et la gouvernance.

« Nous n’avons pas besoin d’un pape plus discret, mais d’un témoin plus intrépide », a-t-elle ajouté, déclenchant un silence impressionné dans l’assistance – quelques cardinaux conservateurs ont affiché une moue dubitative, mais Léon XIV, souriant, a simplement répondu : « L’Esprit souffle où il veut. Même entre Canterbury et Rome. »

Un message à Donald Trump

Bien que le Vatican ait refusé de commenter les propos de l’archevêque, les observateurs n’ont pas manqué de souligner le caractère calibré de cette sortie. À moins d’un an de possibles élections américaines, certaines factions politiques aux États-Unis voient dans cette alliance anglicano-catholique une épine dans le pied du camp trumpiste, qui revendique régulièrement la défense des « valeurs chrétiennes ».

Interrogée en marge de la rencontre, l’archevêque a botté en touche : « Ce n’est pas une alliance contre quelqu’un, mais une alliance pour quelque chose : la paix, la dignité, la vérité. Si cela dérange des puissants, tant mieux. »

Léon XIV, lui, n’a fait aucune déclaration directe aux journalistes. Mais lorsqu’un photographe lui a demandé s’il craignait les réactions de Donald Trump, le pape a simplement répété une phrase de son discours africain : « La peur ne doit jamais être le gardien de la bouche. »

Un œcuménisme redéfini

Au-delà des soubresauts politiques, cette rencontre marque un tournant dans les relations entre catholiques et anglicans. Les différences théologiques – ordination des femmes, primauté papale, éthique sexuelle – n’ont pas été abordées publiquement. Mais l’insistance commune sur la dénonciation des guerres et des régimes autoritaires pourrait ouvrir un nouveau chapitre : celui d’un œcuménisme géopolitique.

Pour l’historien du christianisme Paolo Ricci, interrogé par nos soins : « Depuis la rupture d’Henri VIII au XVIe siècle, les papes et les archevêques de Canterbury se sont rencontrés des centaines de fois, mais jamais avec cette tonalité politique apparente. Léon XIV et Sarah Mullally ne dialoguent pas seulement comme frères séparés : ils s’affichent comme consciences critiques du monde occidental. »

Avant de repartir pour Londres, Sarah Mullally a prié dix minutes en silence dans la basilique Saint-Pierre, à côté du tombeau de Jean-Paul II – symbole, pour elle, d’un « pape qui avait lui-même défié les puissants de son époque ».

Quant à savoir si Donald Trump répliquera, le Vatican semble prêt à en faire son affaire. Comme l’a glissé une source proche du pape : « Si nos paroles provoquent des colères, c’est qu’elles touchent juste. »

Par Jérôme Wailifu 

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