Cameroun:  Tokna Massana 2025 : Jean Pierre Maktouandi se confie sur la culture Massa et l’inscription du Guruna à l’UNESCO au Journal L’Œil du Sahara »

 

Entretien exclusif avec Jean Pierre Maktouandi, écrivain, administrateur civil et coordonnateur du mouvement Tokna Sport

À l’occasion de la 10ᵉ édition du Festival International des Arts et de la Culture Massa  Tokna Massana, organisée cette année à Bongor, le Journal L’Œil du Sahara a rencontré Jean Pierre Maktouandi, écrivain, administrateur civil, coordonnateur du mouvement Tokna Sport et figure intellectuelle majeure du peuple Massa.

Dans un contexte marqué par l’inscription du Guruna au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO, il revient sur les enjeux culturels, institutionnels, politiques et civilisationnels qui entourent ce rendez-vous historique.

L’auteur livre ici une analyse profonde, parfois critique, mais résolument orientée vers la renaissance culturelle Massa.

Voici l’intégralité de l’interview avec Jean Pierre Maktouandi, écrivain, intellectuel et élite Massa

 Journal L’Œil du Sahara : La 10ᵉ édition du Festival International des Arts et de la Culture Massa, Tokna Massana, se tient à Bongor dans un contexte particulier. Quelle est, selon vous, sa portée symbolique ?

Jean Pierre Maktouandi : Cette 10ᵉ édition marque une étape de maturité. Dix éditions, ce n’est plus l’expérimentation, c’est l’épreuve du temps. Mais surtout, elle se tient dans un contexte inédit : l’inscription du Guruna au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO. Cela place Tokna Massana sous un nouveau regard, celui du monde. Bongor, capitale historique du peuple Massa, est le lieu idéal pour ouvrir ce nouveau cycle, car il incarne à la fois la mémoire, l’unité transfrontalière et la continuité civilisationnelle.

Journal L’Œil du Sahara : Vous affirmez que Tokna Massana s’essouffle. Est-ce la culture Massa qui décline ?

Jean Pierre Maktouandi : Non, absolument pas. La culture Massa reste profonde, créative et vivante. Ce qui s’essouffle, ce sont certaines pratiques humaines liées à la gestion du festival. Lorsque Tokna vacille, ce n’est jamais la tradition qui s’éteint, mais l’humanité de ceux qui la gèrent. Rivalités, opacité, improvisation, conflits de leadership ont éloigné le peuple d’un événement qui devait pourtant être un sanctuaire culturel.

 Journal L’Œil du Sahara :
Pourquoi insistez-vous sur le fait que Tokna Massana est une institution et non un simple événement ?

Jean Pierre Maktouandi : Parce que Tokna remplit des fonctions fondamentales : mémoire collective, transmission des valeurs, unité transfrontalière, médiation sociale. Il relève du sacré social. Une telle institution ne peut être réduite à un rendez-vous festif annuel. Elle structure l’identité d’un peuple au-delà des frontières administratives et des générations.

Journal L’Œil du Sahara : Quel regard portez-vous sur la gouvernance actuelle du festival ?

Jean Pierre Maktouandi : Le diagnostic est clair : la gouvernance doit être profondément repensée. Leadership fragmenté, faible professionnalisation, déficit de reddition des comptes, tout cela fragilise la crédibilité du Tokna. Or, un héritage collectif exige rigueur, humilité et exemplarité morale.

 Journal L’Œil du Sahara : L’inscription du Guruna à l’UNESCO est au cœur de cette édition. Que représente-t-elle pour le peuple Massa ?

Jean Pierre Maktouandi : C’est une reconnaissance mondiale de notre intelligence sociale et éducative. Le Guruna est désormais reconnu comme une pratique de valeur universelle. Mais ce n’est pas un trophée : c’est une responsabilité. L’UNESCO nous confie un devoir de sauvegarde, de transmission et de valorisation. Le monde nous observe désormais. 

Journal L’Œil du Sahara : En quoi cette inscription constitue-t-elle une opportunité nouvelle pour le regroupement des Massa ?

Jean Pierre Maktouandi : Le Guruna devient un socle commun légitime pour rassembler les Massa du Cameroun et du Tchad autour d’un projet culturel structurant. Il offre un cadre institutionnel pour coordonner recherches, formations, politiques de sauvegarde et actions culturelles communes. Mais cette opportunité n’a de sens que si une conscience aiguë de l’enjeu est partagée.

 Journal L’Œil du Sahara : Peut-on réellement parler de développement à partir de la culture, notamment du Guruna ?

Jean Pierre Maktouandi : Oui, à condition de sortir de l’improvisation. Le Guruna peut nourrir l’éducation culturelle, l’économie créative, le tourisme patrimonial, la recherche scientifique et la diplomatie culturelle. Mais le patrimoine ne développe que les peuples qui savent l’organiser, le documenter et l’institutionnaliser.

 Journal L’Œil du Sahara :
Quel rôle Tokna Massana doit-il jouer désormais dans la valorisation du Guruna ?

Jean Pierre Maktouandi : Tokna Massana doit devenir la scène centrale de valorisation du Guruna : démonstrations rituelles, expositions, panels scientifiques, performances artistiques, documentation audiovisuelle et transmission intergénérationnelle. Le festival doit être un laboratoire vivant de la culture Massa.

 Journal L’Œil du Sahara : Quelles sont, selon vous, les conditions indispensables pour la renaissance de Tokna Massana ?

Jean Pierre Maktouandi : Une gouvernance inclusive, une transparence totale, une dépolitisation stricte, une professionnalisation réelle des équipes, l’implication active de la jeunesse et des femmes, et surtout un engagement éthique ferme. Tokna est un héritage. On ne trahit pas un héritage.

 Journal L’Œil du Sahara : Quel message adressez-vous aux Massa à l’occasion de cette 10ᵉ édition ?

Jean Pierre Maktouandi : Je leur dis que Tokna Massana est vivant, mais qu’il nous appelle à être à la hauteur de notre humanité. Cette édition peut être celle de la renaissance si nous retrouvons unité, discipline et vision collective.

Journal L’Œil du Sahara : Le financement revient souvent comme un point faible. Peut-on durablement faire vivre la culture Massa sans modèle financier structuré ?

Jean Pierre Maktouandi : Non. La culture ne peut survivre uniquement par l’enthousiasme. Il faut des mécanismes durables : fonds culturel Massa, partenariats publics-privés, mécénat, cotisations communautaires organisées, mobilisation structurée de la diaspora. Sans financement stable, Tokna restera dépendant de l’urgence.

Journal L’Œil du Sahara : Comment éviter que la culture Massa ne s’exprime uniquement pendant le festival ?

Jean Pierre Maktouandi : Il faut sortir de la logique événementielle. La culture doit être animée toute l’année : ateliers, résidences artistiques, conférences, programmes éducatifs, documentation permanente, centres culturels locaux. Un peuple qui n’anime pas sa culture au quotidien finit par la folkloriser.

 Journal L’Œil du Sahara : Quel rôle les collectivités locales et les chefferies traditionnelles peuvent-elles jouer dans cette animation continue ?

Jean Pierre Maktouandi : Un rôle central. Elles peuvent accueillir des activités régulières, protéger les sites culturels, soutenir les porteurs de projets et encourager la transmission intergénérationnelle. La culture ne peut être concentrée uniquement autour d’un événement annuel.

Journal L’Œil du Sahara : La diaspora Massa est souvent sollicitée lors des grands événements. Peut-elle être davantage impliquée ?

Jean Pierre Maktouandi : Oui, mais de manière structurée. La diaspora doit devenir un bras technique, financier et intellectuel permanent : financement de projets culturels, expertise, réseautage international, promotion de la culture Massa à l’étranger. Pas seulement un soutien ponctuel.

Journal L’Œil du Sahara : Comment faire pour que Tokna Massana ne soit plus seulement un moment festif, mais un moteur culturel permanent ?

Jean Pierre Maktouandi : En changeant de paradigme. Tokna doit être le sommet visible d’un travail culturel permanent mené toute l’année. Le festival ne doit plus être un point de départ, mais l’aboutissement d’un processus continu de création, de transmission et de valorisation.

Journal L’Œil du Sahara : Certains dénoncent une tentative d’instrumentalisation politique du Tokna. Partagez-vous cette analyse ?

Jean Pierre Maktouandi : Oui. Dès qu’un espace culturel acquiert de la visibilité, il attire des intérêts politiques. Le danger commence lorsque Tokna cesse d’être un bien commun pour devenir un outil de positionnement ou de légitimation. À ce moment-là, la culture est trahie et le peuple se détourne.

Journal L’Œil du Sahara : Faut-il exclure totalement la politique du Tokna Massana ?

Jean Pierre Maktouandi : Il faut distinguer soutien institutionnel et récupération politicienne. L’État peut accompagner, protéger et soutenir. Mais l’appropriation partisane est inacceptable. La culture doit dialoguer avec le politique sans jamais devenir un instrument de propagande.

Journal L’Œil du Sahara : Les conflits de leadership autour du contrôle du Tokna semblent récurrents. Comment les analysez-vous ?

Jean Pierre Maktouandi : Ils traduisent une confusion entre servir et se servir. Le leadership culturel est une charge, pas un trône. Tant que Tokna sera perçu comme une propriété à contrôler plutôt qu’un héritage à protéger, ces conflits persisteront et affaibliront l’institution.

 Journal L’Œil du Sahara : Quelle ligne de démarcation claire proposez-vous entre le champ politique et le champ culturel ?

Jean Pierre Maktouandi : La ligne est simple : le politique soutient, la culture décide. La gouvernance du Tokna doit être confiée à des acteurs culturels légitimes, compétents et indépendants des agendas partisans. Cette séparation est la condition de la crédibilité et de la durabilité du festival. 

Journal L’Œil du Sahara : Enfin, comment capitaliser intelligemment l’inscription du Guruna à l’UNESCO sans la dénaturer ?

Jean Pierre Maktouandi : La capitalisation doit être stratégique, éthique et collective. Il faut éviter la folklorisation et la marchandisation abusive. Capitaliser le Guruna, c’est investir dans la recherche, la documentation, la transmission, la formation des jeunes, la création d’institutions culturelles solides et la coopération internationale. Utilisé ainsi, le label UNESCO deviendra un levier durable du rayonnement mondial de la civilisation Massa.

« Le Tokna Massana doit rester un sanctuaire culturel.

Quand Tokna vacille, ce n’est jamais la tradition qui meurt,

mais la conscience de ceux qui la gèrent. »  a conclu Jean Pierre Maktouandi

Propos recueillis par Georges Domo

 

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