Ouganda : Bobi Wine, la voix du « ghetto » qui défie 40 ans de pouvoir

 

La scène politique ougandaise est au bord d’un tournant historique. Ce mercredi 15 janvier 2026, près de 18 millions d’électeurs sont appelés aux urnes pour une présidentielle qui oppose une icône de la jeunesse, Bobi Wine, au président Yoweri Museveni, au pouvoir depuis quarante ans. Un duel à haut risque, symbolisant la lutte entre un système établi et l’aspiration au changement d’une génération.

L’ancien chanteur-star, de son vrai nom Robert Kyagulanyi Ssentamu, se présente comme le « président du ghetto », une référence à ses origines dans les bidonvilles de Kampala. À 43 ans, il incarne l’espoir pour une majorité de jeunes Ougandais confrontés au chômage et aux restrictions des libertés. Face à lui, Yoweri Museveni, 81 ans, vétéran de la politique africaine, campé sur un bilan de stauté et de développement économique, mais de plus en plus critiqué pour l’autoritarisme et la longévité de son régime.

Une campagne sous haute tension
La campagne a été marquée par une répression constante. Les rassemblements de Bobi Wine, leader de la Plateforme pour l’Unité Nationale (NUP, reconnaissable aux bérets rouges de ses partisans), ont été régulièrement dispersés par des gaz lacrymogènes, des canons à eau et des arrestations. Le candidat lui-même circule sous protection, souvent vêtu d’un gilet pare-balles, une précaution justifiée par les multiples arrestations, inculpations (pour trahison, possession d’armes) et les violences politiques qui ont émaillé son parcours depuis son entrée au Parlement en 2017.

En 2021, lors de la précédente présidentielle, Bobi Wine avait recueilli 35% des voix, un score perçu comme une victoire morale malgré une campagne émaillée d’intimidations et de dizaines de morts. Depuis, sa stature internationale n’a cessé de grandir, portée par un documentaire nominé aux Oscars, Bobi Wine : The People’s President, et des soutiens d’artistes mondialement connus.

Un héritage musical au service de la lutte
Avant la politique, Bobi Wine était une superstar locale. Diplômé en musique, il a conquis le pays avec un mélange de reggae, d’afrobeat et de rythmes traditionnels, qu’il qualifiait « d’édutainment » (divertissement éducatif). Sa transition vers l’opposition a été scellée par des titres comme Situka (2016), un appel vibrant à la résistance civile.

Aujourd’hui, il défend un programme centré sur la création d’emplois pour la jeunesse, la lutte contre la corruption et le rétablissement des libertés fondamentales. « Je suis le candidat le plus proche de la population. C’est pourquoi je suis le plus traqué, le plus harcelé, le plus redouté », a-t-il récemment déclaré.

Les enjeux du scrutin : continuité ou rupture ?
Pour Museveni, qui a ramené une relative stabilité après des années de conflits, l’enjeu est de légitimer un sixième mandat. Son camp met en avant les infrastructures et la croissance, tout en dépeignant Bobi Wine comme un agitateur inexpérimenté, susceptible de déstabiliser le pays.
L’opposition et de nombreux observateurs internationaux dénoncent, quant à eux, un processus électoral inéquitable, marqué par la mainmise du régime sur l’appareil sécuritaire, la justice et les médias publics.

Au-delà du résultat, cette élection pose une question fondamentale : l’armée, pilier historique du régime, acceptera-t-elle une transition pacifique vers un pouvoir civil issu de l’opposition ? Bobi Wine se veut rassurant : « L’Ouganda est prêt depuis toujours à avoir un dirigeant civil. »

Le 15 janvier, les urnes décideront si l’Ouganda entame une nouvelle ère ou consolide l’une des plus longues présidences du continent. Dans les deux cas, la candidature de Bobi Wine a déjà marqué l’histoire en donnant une voix puissante à une génération en attente de changement.

Par Rodrigue Izumo

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