Cameroun : Tensions post-électorales : Le Pr Aba’a Oyono réclame 3 milliards de FCFA à la DGRE pour « kidnapping » et détention arbitraire
Moins de quatre mois après sa libération, le Professeur Jean Calvin Aba’a Oyono passe à l’offensive. Figure critique du régime Biya et enseignant en droit public à l’Université de Yaoundé II, il a adressé une requête au Directeur Général de la Recherche Extérieure (DGRE) dans laquelle il réclame la somme colossale de 3 milliards de FCFA. Il demande réparation pour ce qu’il qualifie de « kidnapping » et de détention arbitraire de 42 jours au sein des geôles du Service d’Études et de Documentation (SED), survenus dans le cadre des tensions post-électorales d’octobre 2025 .
Un recours gracieux pour « faute administrative »
Selon nous sources, l’universitaire a adressé une requête de sept pages au patron des services de renseignement extérieur. Il s’agit d’un recours gracieux préalable, une démarche juridique classique avant toute saisine contentieuse, visant à engager la responsabilité de l’administration .
Le Professeur Aba’a Oyono fonde sa demande sur « la faute administrative consécutive à un kidnapping puis à un dépôt de ‘colis’ humain au SED », une détention qui a duré 42 jours et qu’il qualifie de « rude privation de liberté » .
Des conditions d’arrestation controversées
Dans son argumentaire, l’enseignant revient en détail sur les circonstances de son interpellation, survenue le 25 octobre 2025. Il décrit l’intervention d’hommes de la DGRE à son domicile : cagoulés et à bord d’un véhicule Pajero de couleur noire, ils l’auraient embarqué de force, sans mandat de perquisition, ni mandat d’amener, et encore moins d’ordonnance d’un juge .
Il affirme avoir subi des traitements inhumains durant son transfert, avant d’être privé de liberté pendant 42 jours. Pour lui, cette interpellation n’avait d’autre but que de le réduire au silence à l’approche de la proclamation des résultats de l’élection présidentielle du 12 octobre 2025, une élection durant laquelle il apportait son soutien aux figures de l’opposition que sont Maurice Kamto et Issa Tchiroma Bakary .
Un contexte politique et sécuritaire lourd
Cette démarche judiciaire s’inscrit dans un climat post-électoral extrêmement tendu. Le Pr Aba’a Oyono, ancien conseiller politique d’Issa Tchiroma Bakary, avait été interpellé en même temps que d’autres proches de l’opposant, notamment Djeukam Tchameni et Anicet Ekanè. La mort en détention de ce dernier, survenue quelques jours seulement avant la libération du professeur, a jeté une lumière crue sur les conditions de rétention des opposants arrêtés durant cette période .
L’universitaire estime que son « kidnapping » n’est pas un cas isolé mais s’inscrit dans une opération plus large visant à décapiter le soutien à l’opposition dans le cadre de l’Union pour le changement 2025. Il soutient que les agents de la DGRE ont, dans ce cadre, violé la Constitution et les dispositions réglementaires qui encadrent leur mission .
3 Milliards : un signal politique et judiciaire
Le montant de 3 milliards de FCFA, jugé « colossal » par les observateurs, dépasse très largement les indemnisations habituellement accordées pour ce type de préjudice . Plus qu’une simple évaluation financière du préjudice subi (arrêt de ses activités, traumatisme moral et physique), cette somme est perçue comme un signal politique fort. L’universitaire, habitué du contentieux administratif, entend faire de son affaire un cas d’école sur les « dérives sécuritaires de l’État camerounais » .
En qualifiant les faits de « kidnapping » et en visant directement la DGRE, il cherche à démontrer que sa privation de liberté ne relevait d’aucun cadre légal, mais constituait une opération clandestine, hors de tout mandat judiciaire .
La menace d’une double saisine
Le Pr Aba’a Oyono ne compte pas s’arrêter là. Dans son recours, il fixe un ultimatum : si ses exigences ne sont pas satisfaites, il annonce la saisine du tribunal administratif compétent pour contester cette « illégalité fautive ». Parallèlement, il menace de porter l’affaire devant le tribunal militaire contre les agents de la DGRE qu’il tient pour responsables de son enlèvement et de sa séquestration .
L’issue de cette procédure est très attendue. Dans un pays où les arrestations arbitraires sont régulièrement dénoncées par les ONG de défense des droits de l’homme, une décision de justice favorable au professeur pourrait constituer un précédent historique et ouvrir la voie à d’autres recours contre les agissements des services spéciaux .
Par Georges Domo

