Cameroun : L’Ambassadeur du Sahel Ousman Ngana, le « Guerrier Massa » qui a conquis le monde avec son gourna métissé
Il est l’un des artistes les plus singuliers de la scène musicale camerounaise. Auteur, compositeur, chanteur et producteur d’artistes musiciens, l’Ambassadeur du Sahel Ousman Ngana a imposé un style unique, métissant les rythmes traditionnels du Septentrion avec la salsa, le reggae et même le rap. Résidant aujourd’hui à Chicago, cet entrepreneur devenu musicien continue de porter haut les couleurs de la culture massa et de la musique camerounaise à travers le monde. Président de l’équipe de football « NGANA AIGLE OF GOBOÏSSOU », il incarne un homme au parcours hors du commun, façonné par l’audace, la résilience et un amour viscéral pour ses racines.
Yagoua, berceau d’une vocation
Né le 14 février 1976 à Yagoua, ville située au bord du fleuve Logone dans l’Extrême-Nord du Cameroun, l’Ambassadeur du Sahel Ousman Ngana est le cinquième d’une fratrie de sept garçons et une fille. Son père, Teoudoussia Adamou, est Massa ; sa mère, Mamma, est Peulh de Kalfou, localité située à 45 kilomètres de Yagoua. Leur mariage monogamique, rare pour l’époque, incarne cette symbiose entre communautés qui fait la richesse de cette région.
La ville de Yagoua elle-même, créée par le décret du 12 décembre 1960, doit son nom à une anecdote révélatrice. Selon l’histoire orale, les Français, à leur arrivée, auraient rencontré des femmes revenant de la collecte de bois. Interrogées sur le nom du village, elles répondirent en massa : « Numa ay-yaou goua » (« Nous revenons de la collecte des bois »). Les colons transcrirent cette expression en « Yagoua », qui signifie ainsi « Retour de la collecte du bois ».
Mais Yagoua, c’est aussi la SEMRY (Société d’expansion et de modernisation du riz de Yagoua), créée en 1972, fleuron industriel autour duquel gravite la vie des habitants. C’est une ville cosmopolite où cohabitent Massas, Mousgoums, Mouzeyes, Peulhs, Kanouris, Kototoko, Moundang, Haoussa, Bamiléké, Bassa, Béti… « Le Cameroun en miniature, un laboratoire in vivo de l’intégration nationale réussie », résume l’artiste.
C’est dans le quartier populaire de Goboissou, en plein centre-ville, que l’Ambassadeur du Sahel Ousman Ngana grandit. Un quartier qui concentrait l’essentiel des infrastructures : écoles primaires, stade de football, campement Les Cocotiers, discothèque Lambada, et surtout la mythique salle de cinéma Adamtoussia, haut lieu de divertissement où le jeune Ousman fera ses premières armes.
Une enfance bercée par la musique
Très tôt, le garçon révèle un don pour la musique. Dès l’âge de neuf ans, il fredonne les chansons des artistes en vogue : Koula Kayefi, Ali Babba, Sanda Oumarou, Ndedi Eyango, Joe Masso, Alpha Blondy, Youssou N’Dour. Sa mère, émerveillée par sa voix, ne se lasse pas de l’écouter chanter, étonnée par le talent inné de son petit garçon.
Contrairement à de nombreux parents de cette époque qui réprimaient toute velléité musicale chez leurs enfants, les parents d’Ousman Ngana se montrent libéraux. Leur seule condition : que la musique n’éloigne pas leur fils de ses études, placées au-dessus de tout.
Pendant son temps libre, le jeune Ousman mettait déjà en pratique l’esprit d’entreprise qui le caractérisera plus tard. Loin de se laisser décourager par les difficultés, il apprit très tôt la valeur de l’effort et de la débrouillardise.
L’audace à 15 ans : se construire sa propre chambre
La singularité d’Ousman Ngana ne se limite pas à son talent musical. Il fait preuve très tôt d’un esprit entreprenant et d’une maturité surprenante. À 15 ans, partageant encore sa chambre avec son grand frère Zakaria, il exprime à son père le souhait d’avoir son propre espace.
Son père éclate d’un grand rire moqueur : « À ton âge, peux-tu te construire une chambre ? » Calme et sûr de lui, Ousman acquiesce. Son père, convaincu que son fils est un doux rêveur en proie à la crise d’adolescence, lui indique un emplacement dans la cour, sans aucune conviction.
Ce que son père ignore, c’est que pendant les vacances et les week-ends, le jeune Ousman exerce comme moto-taxi à Yagoua, sillonnant les ruelles poussiéreuses de Goboissou et transportant les habitants du quartier. À force de courage et de détermination, il parvient à économiser de l’argent, sou après sou. Le lendemain, à son grand étonnement, les maçons arrivent. Quelques semaines plus tard, la chambre est achevée, meublée et équipée d’une puissante chaîne musicale. L’exploit rend le père extrêmement fier et renforce leurs liens.
Les années de braise et l’apprentissage de la vie
Après ce défi relevé, l’Ambassadeur du Sahel Ousman Ngana quitte le cocon familial pour Maroua, capitale régionale de l’Extrême-Nord, où il poursuit ses études secondaires de 1992 à 1994. Ces années, baptisées « années de braise » au Cameroun, sont marquées par le retour tumultueux du multipartisme, des « Villes mortes » et des contestations sociales violentes. C’est dans ce contexte volatile que le jeune homme, à 16 ans, se frotte à d’autres réalités et vit des expériences enrichissantes pour son futur.
Le triomphe au tournoi de football de Yagoua
En 1994, à peine âgé de 18 ans, Ousman Ngana est plébiscité à la présidence du club de football de son quartier, Goboissou. Un immense défi : les présidents des clubs sont généralement des hommes d’âge mûr, jouissant d’une certaine aisance financière, capables de recruter les meilleurs joueurs à des sommes astronomiques jusqu’à 500 000 francs CFA par joueur.
Le jeune Ousman, ne disposant pas de telles ressources, compte sur ses atouts intrinsèques : son charisme, ses qualités de tribun, ses capacités de mobilisation. Durant tout le tournoi, il reste aux côtés de son équipe, galvanisant les joueurs, haranguant les supporters. Match après match, son équipe se hisse en finale.
Le jour de l’apothéose, assis aux premières loges de la tribune du stade municipal, aux côtés des autorités de la ville, Ousman Ngana mesure le chemin parcouru. À l’issue d’un match palpitant, son équipe terrasse l’adversaire et remporte la coupe. Le préfet le félicite chaleureusement et le présente aux jeunes comme un exemple à suivre. Ses joueurs et supporters le portent en triomphe jusqu’au quartier, où la fête durera trois jours sans discontinuité.
L’envol vers Yaoundé et le succès dans les affaires
Cette même année 1994, auréolé de ce succès, l’Ambassadeur du Sahel Ousman Ngana quitte Yagoua et Maroua pour s’établir à Yaoundé, la capitale politique. Il loge d’abord chez sa grande sœur au Camp-Sic Mendong, avant de louer son propre appartement, jaloux de son autonomie.
Il se lance alors dans le commerce des véhicules d’occasion venant d’Europe, notamment de Belgique. À une époque où le parc automobile de Yaoundé est encore limité, ses affaires deviennent florissantes en un temps record. Il engrange de l’argent et se fait un réseau au sein de l’élite politico-administrative du Grand-Nord basée à Yaoundé. Parmi ses proches amis figure Mounouna Foutsou, actuel ministre de la Jeunesse et de l’Éducation civique.
Parallèlement à ses affaires, Ousman Ngana n’oublie jamais sa passion pour la musique. Il fréquente le milieu artistique, chantant parfois au grand étonnement de ceux qui ne le connaissent que comme homme d’affaires. Malheureusement, les grands noms de la musique septentrionale de l’époque ne lui donnent pas l’opportunité d’intégrer leurs groupes, se contentant de fausses promesses. Mais lui ne se décourage pas. Il répète seul à la maison, se perfectionne, convaincu qu’on naît artiste.
Les épreuves de la vie
En 1997, sa grande sœur fait venir leur mère à Yaoundé. Entre Ousman et sa mère, c’est une relation fusionnelle. Chaque soir, ils se retrouvent pour parler de tout et de rien, des souvenirs de Yagoua. « Ce n’était que du bonheur, des instants de grâce irremplaçables », confie-t-il.
Mais la vie réserve parfois des drames. La série noire commence le 27 décembre 1999 avec le décès de sa mère à Yaoundé, trois jours avant l’an 2000. En 2001, Zakaria, l’aîné de la fratrie, disparaît. En 2002, un autre frère aîné s’éteint. En 2004, la boucle tragique se boucle avec le décès de leur père Teoudoussia Adamou, rongé par le chagrin de la perte de sa femme et de ses deux enfants chéris.
Profondément croyant, l’Ambassadeur du Sahel Ousman Ngana puise dans sa foi la force de tenir et de faire preuve d’une incroyable résilience. Il se jette à corps perdu dans le travail acharné sa bouée de sauvetage et décide de donner un coup d’accélérateur à sa carrière musicale, restée trop longtemps en arrière-plan.
La consécration musicale
En 2006 sort son premier album, « Lafoudo » (Le Pauvre en fulfuldé). L’effet est détonant. L’album, qui parle des turpitudes et difficultés existentielles du pauvre, est bien accueilli par les mélomanes. Le succès est au rendez-vous.
En 2008, deux albums sortent successivement. Le deuxième, « Seka Barack Obama », est un soutien explicite au premier candidat afro-américain à l’élection présidentielle américaine un soutien prémonitoire, puisque Barack Obama remportera la victoire. Le troisième album, « Peuple Massa Très Fort », est un vibrant hommage à sa communauté d’origine. « Un peuple qui ne connaît pas de marabout », déclame-t-il. Cet album contribue largement à populariser le rythme gourna-massa, qui sera allègrement dansé dans tout le Cameroun et au-delà.
Un style unique et métissé
Ce qui fait la singularité d’Ousman Ngana, c’est sa capacité à innover et à métisser les genres. Son répertoire rythmique articule harmonieusement, dans un alliage inédit : le gourna massa (Sessena), le gourna Tupuri (Wai-Wai), le Ngoumba Balewa (rythme haoussa), le Ngandjal peulh, la salsa, le reggae et le rap. Si aujourd’hui le gourna est dansé dans la partie méridionale du Cameroun, c’est incontestablement grâce à l’Ambassadeur du Sahel Ousman Ngana qui l’a popularisé au-delà de son foyer originel.
L’aventure congolaise et la reconnaissance panafricaine
En 2009, en prélude à son quatrième album, l’Ambassadeur du Sahel Ousman Ngana voyage pour le Congo-Brazzaville, pays mythique de la musique africaine, véritable lieu de pèlerinage pour qui veut faire carrière dans ce domaine. C’est là qu’il rencontre celle qui deviendra sa femme et la mère de ses enfants.
En 2010, il sort « Na May Mindi », chanté en langue massa. Suivent « Courage peuple malien » (chanté en bambara, avec un accent si authentique que les Maliens résidant au Congo refusent de croire qu’il est Camerounais), puis « Renaissance du Tchad » (2012), où il salue le travail d’Idriss Déby Itno pour stabiliser le pays.
L’Amérique et la consécration internationale
En 2013 sort « Reoubé yimbé », chanté en fulfuldé, une mise en garde contre les don juan s’intéressant aux femmes mariées. L’année suivante, l’Ambassadeur du Sahel Ousman Ngana s’installe définitivement aux États-Unis, à Chicago – la troisième métropole du pays, importante place financière mondiale.
En 2016, il sort un single en français, « Kovler Center », hommage à ce centre d’aide aux migrants qui facilite leur intégration digne dans la société américaine. Le 1er janvier 2020, il sort son huitième album, « Sousse-Bo » (Merci), chanté en tupuri, où il remercie tous ceux qui l’ont soutenu dans sa carrière depuis 2006.
Un artiste engagé pour la paix en Afrique
En mars 2021, assis devant son écran à Chicago, l’Ambassadeur du Sahel Ousman Ngana regarde abasourdi les images des échauffourées à Dakar, opposant policiers et manifestants après l’arrestation d’Ousmane Sonko. En panafricaniste engagé, il prend son micro et sort début avril 2021 un single émouvant, « La Paix Au Sénégal », plaidant pour le retour de la paix dans ce pays considéré comme la vitrine de la démocratie en Afrique.
Un homme de reconnaissance et de résilience
Aujourd’hui, l’Ambassadeur du Sahel Ousman Ngana est une figure majeure de la musique septentrionale camerounaise. Marié et père de trois enfants (deux filles et un garçon), il réside à Chicago. Tout au long de son cheminement artistique, il a appris à composer avec la méchanceté des hommes, l’hypocrisie, l’ingratitude et la jalousie. Mais en homme positif, il préfère garder le bon côté des choses et témoigner sa gratitude à ceux qui, contre vents et marées, lui ont apporté un soutien sincère.
Un projet ambitieux pour le Septentrion
Soucieux d’épargner aux jeunes artistes en herbe restés au Cameroun le calvaire qu’il a enduré – l’absence totale de structures adaptées à la production des musiques sahéliennes –, l’Ambassadeur du Sahel Ousman Ngana nourrit une forte ambition : doter le Septentrion camerounais d’un studio de production musicale moderne et compétitif. Objectif : permettre aux artistes de se professionnaliser et de produire sur place, sans effectuer des déplacements obligatoires et onéreux dans les pays d’Afrique de l’Ouest.
Il pense que la solution doit être globale, impliquant trois maillons : les artistes (qui doivent mutualiser leurs forces), les élites (qui doivent accorder leur confiance aux artistes locaux) et les pouvoirs publics (qui doivent massivement investir dans la culture, source inépuisable d’emplois). « À l’exemple du Nigeria, le Cameroun gagnerait à miser sur la promotion de la culture pour son rayonnement international », conclut-il.
Conseils à la jeunesse
Fort de sa riche expérience, l’Ambassadeur du Sahel Ousman Ngana conseille aux jeunes voulant embrasser la carrière musicale de croire en leur rêve, d’être déterminés sans jamais se laisser décourager par l’adversité. Mais surtout, de pousser les études le plus loin possible ou de les concilier avec leur passion musicale. « Le succès n’est pas toujours garanti dans ce domaine, et souvent il est éphémère. Il faut avoir plus d’une corde à son arc. »
Lui-même en est la preuve vivante : entrepreneur prospère, musicien accompli, auteur, compositeur, chanteur, producteur d’artistes musiciens et président de l’équipe de football « NGANA AIGLE OF GOBOÏSSOU », l’Ambassadeur du Sahel Ousman Ngana continue de faire rayonner la culture camerounaise depuis Chicago, sans jamais oublier les ruelles de Goboissou où tout a commencé.
Retour en images
Par Kenzo Brown








