Tchad :  Éducation nationale : comment l’État forme des enseignants… puis les oublie dans un tiroir

 

Chaque année, des centaines de jeunes diplômés prêtent main-forte à l’Éducation nationale. Ils enseignent, souvent bénévolement, avec dévouement, sueur et craies. Et quand ils osent demander un poste, on leur répond : « Désolé, vous n’êtes pas qualifiés. » Scène absurde, prière de rire jaune.

Il paraît que le Tchad manque cruellement d’enseignants qualifiés. La secrétaire d’État à l’Éducation nationale le répète à tout va, en particulier devant les bailleurs de fonds, la main tendue et le sourcil en accent circonflexe : « Donnez-nous de l’argent pour recruter des gens compétents ! »

Mais si l’on tend un tout petit peu l’oreille, on entend un drôle de bruit. Un bruit de dossiers qu’on empile. De rapports qui jaunissent dans des classeurs poussiéreux. Et des centaines de voix qui crient en chœur :

« HÉ L’ÉTAT, ON EST LÀ, ON A DÉJÀ ENSEIGNÉ CHEZ TOI PENDANT DEUX ANS ! »

Silence. Puis, la même réponse : « Vous n’êtes pas assez qualifiés. »

La qualification selon Kafka (ou l’art de dire n’importe quoi)

Chers amis, comprenons bien la logique gouvernementale, parce qu’elle est d’une beauté tragique et absurde, digne d’un sketch des Inconnus version sahélo-soudanienne.

Un jeune diplômé, fraîchement débarqué de l’université avec une licence de lettres, se voit confier une classe de CM2. Pendant deux ans, il brave la chaleur, les criquets, les bancs cassés et les effectifs de 70 élèves. Il fait des miracles. Les enfants lisent, écrivent, comptent. L’inspecteur passe, valide, signe un rapport élogieux.

Verdict : « Très bon travail, mon fils. Maintenant, dégage. »

Pourquoi ? Parce qu’il lui manque un « master qualifiant ». Ou une attestation mystique délivrée par le saint-frère de la fonction publique. Ou simplement parce que son parrain n’était pas le bon. On ne sait pas trop. Le mystère reste entier.

En revanche, si ce même jeune avait passé deux ans à l’étranger, ou à ne rien faire du tout, mais avec un diplôme écrit en petit « Qualifié » en bas à droite, là, boum : il serait le messie tant attendu.

Pour les diplômés, c’est « Au revoir, et merci pour les craies »

Alors que fait notre vaillant enseignant ? Il n’a pas le choix. Direction l’enseignement privé.

Là-bas, c’est le Far West. Contrats à durée indéterminée (jusqu’à la prochaine rentrée), salaire versé « quand Dieu le voudra », protection sociale comme sur la Lune, et prime de craie à débattre avec le propriétaire qui roule en Toyota flambant neuve.

Certains finissent par cumuler deux ou trois postes pour survivre. D’autres quittent l’enseignement et deviennent vendeurs de pagnes ou conducteurs de taxi. Et l’État, lui, s’étonne encore : « Tiens, on a une pénurie de profs. Où sont passés tous ces jeunes ? »

Ils sont partis, monsieur le secrétaire. Ils sont partis parce que vous les avez ignorés. Parfois même sans un reçu pour les deux années de salaire qu’ils n’ont jamais touché.

Le comble de l’absurde : former des gens pour ne pas les employer

Imaginez un mécanicien qui vous répare votre voiture gratuitement pendant deux ans. Vous validez son travail. Vous reconnaissez qu’il est compétent. Puis vous dites : « Je ne peux pas vous embaucher, vous n’avez pas un CV en bon français. »

Ou un cuisinier qui vous prépare des repas succulents pendant 24 mois, et vous lui répondez : « Désolé, vous n’avez pas de toque blanche achetée chez le bon fournisseur. »

C’est exactement ce que l’Éducation nationale fait avec ces jeunes enseignants. On les forme sur le terrain (souvent mieux qu’à l’université), on les valide, puis on les met à la porte au motif qu’ils ne sont pas… formés.

Si ce n’était pas aussi cruel, on en pleurerait de rire. Mais comme c’est surtout cruel, on en rit pour ne pas pleurer.

Les vraies questions qui fâchent (et qui font rire jaune)

Posons-les calmement, avec un sourire forcé :

· Pourquoi demander des enseignants « qualifiés » alors que les vôtres, ceux que vous formez sur le tas, sont repartis faute de poste ?
· Pourquoi un rapport validé par l’inspection ne vaut strictement rien lors d’un recrutement ?
· Pourquoi le ministère parle-t-il de pénurie, mais ne daigne-t-il pas jeter un coup d’œil dans ses propres tiroirs ?

Est-ce parce que c’est plus facile de tendre la main aux bailleurs que de régulariser des jeunes qui attendent devant votre porte ? Parce que la subvention internationale est plus sexy qu’une titularisation locale ?

Ou simplement parce que personne, au sommet, n’a eu le courage de dire : « Bon, on a merdé. On a utilisé ces jeunes, maintenant il faut les payer et les intégrer. »

Au secours, ils sont devenus invisibles !

À force d’ignorer ces diplômés, le gouvernement a réussi un tour de force : les rendre… totalement invisibles. Comme s’ils n’avaient jamais rempli de salles de classe. Comme si leurs deux années d’efforts n’existaient pas.

Un tour de prestidigitation digne d’un grand magicien. Sauf que la magie, quand elle concerne des vies humaines, ça s’appelle de l’injustice.

Message aux autorités : ouvrez les yeux… et les tiroirs

Messieurs, Mesdames les responsables, on ne vous demande pas la lune. On vous demande juste :

· D’ouvrir les placards où dorment des centaines de rapports d’évaluation.
· D’organiser un concours réservé à ceux qui ont déjà tenu une classe deux ans.
· D’arrêter de dire « on manque de profs » devant les caméras, pendant que des profs formés crèvent la dalle dans le privé.

Et si vraiment vous avez peur qu’ils ne soient « pas assez qualifiés » après deux ans de terrain, alors il faut nous expliquer : c’est quoi, être qualifié dans ce pays ? Avoir un parrain ? Un diplôme acheté en ligne ? Une rencontre fortuite avec le fils du ministre ?

Parce que pour l’instant, la définition officielle semble être : « Être qualifié, c’est ne pas avoir enseigné. »

Ah, et aussi : avoir de la chance. Beaucoup de chance. Et un oncle bien placé.

La blague finale (mais elle fait mal)

Savez-vous quelle est la différence entre un enseignant qualifié selon l’État et un enseignant formé sur le terrain ?

L’un a un papier qui dit qu’il sait. L’autre a prouvé qu’il sait.

Devinez lequel des deux est au chômage.

Si ce n’est pas une bonne blague, c’est que notre pays est en train de devenir la meilleure comédie dramatique du siècle.

Rendez-vous à la prochaine rentrée scolaire, pour le même sketch : « On manque d’enseignants qualifiés. Et pendant ce temps, nos diplômés regardent le spectacle, le pop-corn à la main, un sourire jaune aux lèvres. »

La réaction du gouvernement ? Probablement : « Nous prenons note. Nous allons étudier la question dans le cadre d’une commission ad hoc. Rendez-vous dans deux ans. » rire

Un grand merci aux enseignants vacataires sans qui cette chronique n’aurait pas été possible. Et surtout, à qui elle est dédiée.

Par Kenzo Brown 

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