Niger : La junte nigérienne tourne définitivement le dos à la CPI
Neuf mois après l’avoir annoncé avec le Mali et le Burkina Faso, le Niger a officiellement notifié son retrait de la Cour pénale internationale. Une décision qui enterre définitivement l’espoir d’un retour en arrière et consacre la rupture des régimes militaires sahéliens avec l’ordre judiciaire international.
Les semaines passent et les régimes militaires sahéliens semblent s’installer dans une logique de rupture définitive. Après le départ de la CEDEAO en janvier 2025, après le renforcement de l’Alliance des États du Sahel (AES), voilà que le Niger franchit une nouvelle étape : il a officiellement demandé son retrait du Statut de Rome, traité fondateur de la Cour pénale internationale (CPI).
La notification, adressée au Secrétaire général des Nations unies, a été rendue publique ce mercredi 24 juin. Conformément aux dispositions de l’article 127, le retrait deviendra effectif dans un an, le 18 juin 2027. D’ici là, Niamey reste tenu de coopérer avec la juridiction de La Haye.
« Ni soumission, ni vassalité »
Dans son courrier officiel, le gouvernement nigérien assume pleinement sa défiance. Si la Cour a pu susciter, à ses débuts, « de grands espoirs chez les peuples épris de justice », elle est devenue, selon les termes employés, « un instrument de répression néocolonialiste ».
L’argument n’est pas neuf. Il est martelé depuis des mois par les trois pays de l’AES. Le 22 septembre 2025, Niger, Mali et Burkina Faso avaient publié une déclaration commune qui faisait déjà date. Ils y dénonçaient « une justice sélective » et « un symbole mondial d’impunité pour les puissants ».
Mais aujourd’hui, le Niger passe des mots aux actes. Et laisse planer la question : le Mali et le Burkina Faso suivront-ils ? Selon des sources diplomatiques à Bamako, la question serait « à l’étude ». Rien n’indique toutefois qu’ils attendront longtemps.
Une justice à deux vitesses, selon les juntes
Le ressentiment est ancien. Les dirigeants militaires sahéliens estiment que la CPI s’acharne sur l’Afrique alors qu’elle ferme les yeux sur les exactions commises par les puissances occidentales.
« Comment expliquer qu’un dirigeant africain soit poursuivi pour des faits que certains chefs d’État occidentaux commettent en toute impunité ? », s’interroge un conseiller du gouvernement nigérien, sous couvert d’anonymat. « Nous ne reconnaissons pas cette justice des vainqueurs. »
Cette rhétorique, largement partagée dans les opinions publiques sahéliennes, est devenue l’un des ciments de l’unité au sein de l’AES. Elle sert aussi de justification à une politique étrangère qui s’est radicalement recentrée vers la Russie, la Turquie et la Chine.
Le retrait de la CPI intervient alors que la région est en proie à une violence endémique. Les groupes djihadistes, affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique, multiplient les attaques contre les armées nationales et les populations civiles. Ces dernières sont également victimes des exactions commises par certains soldats, accusés par des ONG de crimes de guerre.
Désormais, ces possibles crimes échapperont à la compétence de la Cour. « Qui jugera ? », s’inquiète un responsable d’une organisation humanitaire basée à Niamey. « La justice nationale, dans ces pays, est sous tension, sous-financée et parfois inféodée au pouvoir. »
Les autorités nigériennes répliquent que leur système judiciaire est tout à fait capable de traiter ces affaires. « La CPI n’a pas le monopole de la justice », martèle le porte-parole du gouvernement.
Troisième pays à quitter la Cour
Le Niger rejoint le club très fermé des États ayant officiellement quitté la CPI, après le Burundi (2017) et les Philippines (2019). Une liste à laquelle pourraient bientôt s’ajouter le Mali et le Burkina Faso, deux pays déjà engagés dans la même dynamique politique.
De son côté, la Cour a réagi avec une forme de résignation. Elle « regrette » la décision de Niamey mais rappelle que « le retrait d’un traité relève du droit souverain des États ». Une formulation diplomatique qui ne cache pas l’inquiétude : la CPI voit son autorité s’éroder, alors que d’autres États africains, comme l’Afrique du Sud ou la Gambie, avaient un temps envisagé de partir avant de faire machine arrière.
Au-delà des considérations juridiques, ce retrait est avant tout un acte politique. Il affirme la volonté du Niger de tracer sa propre voie, hors des cadres hérités de la colonisation. Il envoie un signal à la France, aux États-Unis, à l’Union européenne : le temps de la tutelle est révolu.
Reste à savoir si cette posture souverainiste suffira à régler les problèmes concrets du pays : l’insécurité, la pauvreté, la fragilité des institutions. Les premiers retours du terrain ne sont guère encourageants. Mais pour l’heure, Niamey joue la carte de la fermeté.
« Nous assumons », résume un proche du pouvoir. « Nous avons choisi notre camp : celui de notre dignité et de notre souveraineté. »
Par Issa Abdou

