Afrique : xénophobie : le Nigeria coupe ses liens parlementaires avec l’Afrique du Sud
Réponse forte d’Abuja après les violences visant ses ressortissants. L’Assemblée nationale suspend jusqu’à nouvel ordre tous les déplacements officiels de ses parlementaires en Afrique du Sud, y compris les conférences, séminaires et même les réunions virtuelles
La décision a été prise conjointement par les dirigeants du Sénat et de la Chambre des représentants, Godswill Akpabio et Abbas Tajudeen. Le greffier de l’Assemblée nationale, Kamoru Ogunlana, a transmis une notification officielle à tous les sénateurs, représentants, commissions et membres du personnel.
Le texte précise que la direction du Parlement est « profondément préoccupée » par les informations persistantes faisant état de « Nigérians tués, blessés, déplacés, contraints d’abandonner leurs commerces, investissements, logements et autres biens » en Afrique du Sud.
La suspension couvre toutes les visites officielles, conférences, séminaires, ateliers, échanges parlementaires et autres activités organisées ou parrainées par les institutions législatives sud-africaines. Fait notable : l’interdiction s’étend également à la participation virtuelle, ce qui signifie que même les réunions en ligne sont prohibées.
Les chiffres derrière la crise
Selon les données du ministère nigérian des Affaires étrangères, au moins 98 Nigérians ont été tués en Afrique du Sud depuis 2022 dans des attaques de foule, des crimes haineux et des exécutions extrajudiciaires. En mai dernier, deux Nigérians sont morts à Port Elizabeth et Pretoria, dont l’un aurait été battu à mort par des soldats de la force de défense sud-africaine.
D’après les chiffres publiés par le haut-commissaire par intérim du Nigeria en Afrique du Sud, Ajayi Alexander, 1 695 citoyens nigérians ont été rapatriés d’Afrique du Sud en 2026, dont 1 490 via des évacuations organisées par le gouvernement. Les statistiques sud-africaines font état de près de 90 000 personnes rapatriées ou expulsées volontairement depuis le début des tensions migratoires, mais les gouvernements des pays d’origine concernés avancent un total d’environ 178 000 personnes.
Pas une rupture, mais une pression
L’Assemblée nationale tient à préciser que cette décision ne vise pas à rompre les relations historiques, diplomatiques et interpersonnelles entre les deux pays, mais constitue « l’expression d’une profonde préoccupation quant à la sécurité, la dignité et le bien-être des Nigérians vivant et exerçant des activités commerciales légitimes en Afrique du Sud ».
Le Parlement appelle parallèlement le gouvernement sud-africain à prendre des « mesures urgentes et concrètes » pour protéger les Nigérians et les autres diasporas africaines, à enquêter sur les incidents, à arrêter les suspects et à les poursuivre en justice.
Le timing de cette sanction parlementaire est particulièrement sensible : la 69e Conférence parlementaire du Commonwealth se tient du 13 au 19 septembre au Cap. L’absence des parlementaires nigérians constituerait un coup direct porté à ce rendez-vous régional majeur.
De la diplomatie aux sanctions parlementaires
La réaction nigériane s’est construite par étapes au fil des mois. En mai dernier, la ministre des Affaires étrangères, Bianca Odumegwu-Ojukwu, avait convoqué le chargé d’affaires sud-africain à Abuja pour protester officiellement contre « les mauvais traitements infligés aux citoyens nigérians et les attaques contre leurs commerces ».
La même période, le Sénat avait examiné la possibilité de mesures de rétorsion contre les entreprises sud-africaines opérant au Nigeria, notamment MTN et DSTV. Le président du Sénat, Akpabio, avait toutefois écarté cette option, privilégiant la voie diplomatique : « Nous ne toucherons à aucune entreprise sud-africaine… Nous croyons fermement que par l’engagement diplomatique, ces problèmes peuvent être résolus. » Mais il avait prévenu : « Nous exigeons justice pour les personnes tuées, nous exigeons réparation, nous exigeons compensation. »
Du silence diplomatique de mai aux sanctions parlementaires de septembre, l’arsenal d’Abuja a sensiblement évolué. Les analystes y voient l’effet d’une pression intérieure croissante : avec 98 morts et 1 695 rapatriements, la simple voie diplomatique ne suffit plus à répondre à l’émotion populaire.
L’Assemblée nationale invite par ailleurs les assemblées législatives des États nigérians à « prendre note de cette décision et à envisager des mesures similaires ». Un signal clair : si Pretoria ne réagit pas concrètement, le périmètre des sanctions pourrait encore s’élargir.
Par Rodrigue Izumo

