Cameroun : Ils voulaient juste apprendre : 334 913 enfants broyés par la crise anglophone
Ils s’appellent Ibrahim, Grace, Ngala… Ils rêvaient d’une salle de classe, d’un cahier neuf, d’une craie entre les doigts. Aujourd’hui, ils fuient, se cachent, survivent. À l’heure de la rentrée 2026-2027, le Cameroun recense 334 913 élèves et étudiants en situation de vulnérabilité. Derrière ce chiffre brut de l’Institut national de la statistique se cachent des larmes, des nuits blanches et des enfances saccagées.
Certains chiffres vous saisissent. 334 913. Ni un numéro d’immatriculation, ni un code postal. C’est le nombre d’enfants et de jeunes Camerounais dont l’avenir tient à un fil. Des gosses qui, la veille encore, couraient vers l’école, le cartable sur le dos. Aujourd’hui, ils courent pour sauver leur vie.
198 319 destins arrachés à leur terre
Ils sont 198 319. Déplacés internes. Un terme administratif, presque froid, pour nommer une déchirure. Ces enfants ont abandonné leur village, leur maison, leurs amis, parfois leur famille, poussés par les crises sécuritaires. Cinquante et un pour cent de garçons, quarante-neuf pour cent de filles. Mais cent pour cent d’enfances fracassées.
Dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, l’horreur est quotidienne. Les groupes armés y imposent le « ghost town », ce jour où les rues se vident, où les écoles ferment, où le simple fait d’aller en classe devient un acte de bravoure. On l’appelle le « lundi mort ». Un nom qui résume toute l’atrocité. Près de dix ans que cela dure. Dix ans que des générations entières grandissent sans école, sans repères, sans horizon.
Le sang a coulé le jour de la rentrée
Le lundi 7 septembre 2026 restera à jamais gravé. Ce jour-là, jour de rentrée scolaire, la Menchum a basculé dans l’indicible. La tournée du préfet dans les établissements a tourné au cauchemar au Government Technical Teacher’s Training College de Wum. Le convoi a été attaqué. Un commissaire de police a perdu la vie. Des enseignants ont été enlevés, retenus, puis relâchés. Des hommes et des femmes venus simplement parler d’éducation ont frôlé la mort.
Combien de fois faudra-t-il encore pleurer ? Combien d’enfants faudra-t-il encore enterrer pour que cette crise cesse ? Dans l’Extrême-Nord, Boko Haram poursuit ses exactions, jetant les familles sur les routes de l’exil et privant les plus petits de leur droit le plus fondamental : apprendre.
L’école, ce luxe désormais inaccessible
Sur les bancs des établissements encore debout, la détresse transpire des statistiques. Soixante-treize pour cent des apprenants vulnérables sont au primaire. Douze pour cent au secondaire. Six pour cent dans le périscolaire. À leurs côtés, 85 034 réfugiés, 21 656 jeunes à besoins spécifiques et 29 904 cas non précisés. Autant de visages, autant de trajectoires suspendues.
Le montant de cette détresse ? 926 milliards de francs CFA en 2022, soit 3,3 % du Produit intérieur brut. Un coût vertigineux pour un pays qui, année après année, voit ses enfants payer de leur avenir les fractures de la nation.
Que restera-t-il de leur jeunesse ?
La rentrée 2026-2027 s’ouvre sur les mêmes tourments. Les crises sécuritaires persistent. Les écoles demeurent des cibles. Les familles continuent de fuir. Et ces 334 913 enfants, eux, attendent. Ils attendent qu’on les remarque. Qu’on les écoute. Qu’on leur restitue ce qu’on leur a pris : le droit d’apprendre, de rêver, de grandir.
Car derrière chaque chiffre se cache un prénom. Derrière chaque prénom bat un cœur. Et derrière chaque cœur, un enfant qui, malgré tout, espère encore.
Par Georges Domo

