Égypte : Matsada2sh, plateforme d’investigation indépendante, voit sa rédaction entière arrêtée en trois jours
Entre le 28 et le 30 septembre 2026, les autorités égyptiennes ont procédé à l’arrestation des six membres de la rédaction de Matsada2sh, un média d’investigation indépendant. Une situation inédite dans le pays, où jamais une équipe éditoriale complète n’avait été ainsi neutralisée en si peu de temps. Le ministère de l’Intérieur justifie ces interpellations par des accusations de diffusion de fausses informations et d’appartenance aux Frères musulmans, une organisation interdite.
Tout commence dans la nuit du 28 septembre. Les forces de sécurité interpellent Mohamed Ashraf Abu Emeira et Abdallah Qadry à leur domicile. Le lendemain, quatre autres journalistes sont arrêtés : Islam Barakat à Gharbiya, dans le nord du pays ; Omar Helal à Port-Saïd ; et Mohamed Mahmoud ainsi que Mohamed Adel dans les rues du Caire.
D’après les informations recueillies par l’Initiative égyptienne pour les droits personnels (EIPR) et le média Mada Masr, les agents en civil n’ont présenté aucun mandat. Ils ont saisi téléphones, ordinateurs et parfois même les appareils de proches. Un témoin raconte des perquisitions violentes, des armoires vidées, avant que les journalistes ne soient emmenés menottés et les yeux bandés, avec la promesse d’une libération « dans un quart d’heure ». Depuis, silence total.
L’accusation officielle
Le ministère de l’Intérieur a pris deux jours avant de s’exprimer. Dans un communiqué, il présente Matsada2sh comme une « page non autorisée, pilotée depuis l’étranger » et « affiliée à l’appareil médiatique des Frères musulmans ». Les six journalistes sont accusés de « fabriquer de fausses nouvelles contre des fonds étrangers ». Le fondateur de la plateforme, Abdelrahman Mansour, est décrit comme un « membre en fuite » de l’organisation.
La plateforme rejette en bloc ces allégations. Elle rappelle que ses six membres sont égyptiens et résident en Égypte, et que ses comptes sont gérés depuis le territoire national. Matsada2sh souligne également avoir publié « des centaines de corrections » visant des entités proches des Frères musulmans – un fait difficilement compatible, argue-t-elle, avec une quelconque allégeance.
Abdelrahman Mansour abonde dans ce sens : les autorités « savent parfaitement que Matsada2sh n’a aucun lien avec les Frères musulmans ». Il rappelle qu’en 2023, un journaliste de la plateforme avait déjà été arrêté puis relâché, faute de preuves.
Des détenus introuvables
Aujourd’hui, personne ne sait où se trouvent les six journalistes. L’EIPR indique qu’aucun n’a pu joindre sa famille ou un avocat, ni même connaître le motif de son arrestation. Pourtant, l’article 71 de la Constitution égyptienne interdit toute peine privative de liberté pour les infractions liées à la presse – une disposition que les autorités semblent ignorer.
Le Syndicat des journalistes égyptiens a saisi le procureur général et le ministère de l’Intérieur, réclamant la divulgation des lieux de détention et la libération immédiate des journalistes. Des sources syndicales font état de mauvais traitements lors des arrestations.
Tollé international
Plus de 80 organisations droits humains, société civile, médias indépendants ont signé un appel commun pour exiger leur libération. Human Rights Watch et Reporters sans frontières figurent parmi les signataires.
Jonathan Dagher, responsable du bureau Moyen-Orient de RSF, dénonce « une escalade alarmante contre les médias indépendants et la liberté d’expression ». Il salue le travail de « vérification essentiel » de Matsada2sh, qui « offre au public égyptien une information face à la propagande d’État et à la désinformation ».
Aux États-Unis, les coprésidents du caucus sur les droits humains en Égypte, Don Beyer et Suzan DelBene, réclament une « libération immédiate et inconditionnelle ». Ils qualifient l’arrestation d’une rédaction entière de « nouvelle escalade flagrante de la répression contre la liberté de la presse ».
Créée en 2018, Matsada2sh s’est imposée comme l’une des rares plateformes égyptiennes de fact-checking et d’investigation. Son site est bloqué en Égypte, mais sa page Facebook rassemble plus d’un million d’abonnés. La plateforme vérifie régulièrement les déclarations officielles, comme celles du ministre des Affaires étrangères sur le nombre de réfugiés.
Le classement 2026 de Reporters sans frontières place l’Égypte à la 169e position sur 180 pour la liberté de la presse. Avec ces six arrestations, l’EIPR recense désormais 26 journalistes détenus pour leur travail dans le pays.
Par Issa Abdou

