Afrique : Le Burkina Faso tourne la page coloniale : les « explorateurs » deviennent des « envahisseurs » dans les manuels scolaires

Il y a des mots qui façonnent les peuples. Et il y a des mots qui les asservissent. Le Burkina Faso vient de trancher : les siens ne porteront plus le vocabulaire du colonisateur.

Le 7 septembre 2026, à Ouagadougou, le ministre de l’Enseignement secondaire, de la Formation professionnelle et technique, Moumouni Zoungrana, a levé le voile sur une réforme qui fera date. Devant les responsables des Forces de défense et de sécurité, il a annoncé que les manuels scolaires burkinabè cesseraient désormais d’appeler « explorateurs » et « conquérants » ceux qui, hier, ont envahi le continent. Ils seront nommés pour ce qu’ils furent : des « espions » et des « envahisseurs ».

 

Une décision qui dépasse le simple cadre lexical. C’est un acte de souveraineté.

« Ils nous infantilisaient, ils nous animalisaient »

Le ministre n’a pas cherché de détours. Il a dénoncé des décennies de manuels remplis de formulations qui « nous infantilisent, nous animalisent ». Des mots glissés dans les esprits de générations d’élèves, leur apprenant à se voir comme des êtres à civiliser plutôt que comme les héritiers de civilisations millénaires.

« Quand une personne intelligente prend conscience d’une situation, elle ne reste plus dans la même situation », a-t-il lancé, appelant à « renverser la table » pour en finir avec l’héritage colonial dans l’éducation.

54 nouvelles leçons pour reprendre le fil de l’histoire

La réforme ne s’arrête pas aux mots. Elle touche au cœur des programmes. Du primaire au lycée, 54 nouvelles leçons verront le jour en histoire, géographie et éducation civique.

En histoire, la Charte du Kurukan Fuga devient la pierre angulaire. Ce texte fondateur de l’empire du Mali, proclamé en 1236 et inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO, énonce 44 articles sur la gouvernance, l’inviolabilité de la personne, le droit à l’éducation et l’abolition de l’esclavage par rapt. Cinq siècles avant la Révolution française.

Hier, les élèves burkinabè apprenaient d’abord la Révolution française. Aujourd’hui, ils apprendront d’abord leur propre histoire.

Les résistances africaines à la colonisation  Mossi, Gourounsi, Lobi, Dagara, Tiéfo, Peuls et tant d’autres, notamment durant la guerre du Bani-Volta  occupent désormais une place centrale.

En géographie, le regard change. Fini l’enseignement centré sur les « problèmes » et les « contraintes ». Place aux atouts et potentialités du Burkina Faso et à l’espace de l’Alliance des États du Sahel (AES). Le vocabulaire passe de la « difficulté » à la « chance », de la « contrainte » à l’« opportunité ».

En éducation civique, l’« Instruction civique » devient l’« Éducation à la citoyenneté et au patriotisme ». Un intitulé qui dit tout : former des citoyens fiers, conscients de leur identité et de leur souveraineté.

Un guide pour corriger le tir dès la rentrée

Les nouveaux manuels ne sont pas encore imprimés. Qu’à cela ne tienne. Dès la rentrée 2026-2027, chaque enseignant du secondaire recevra un guide d’accompagnement. Il y trouvera noir sur blanc :

· les formulations « dévalorisantes » à bannir de son enseignement

· les chapitres à retirer des programmes

· les nouveaux contenus à intégrer

Le ministre Zoungrana parle d’un « nettoyage des tares » du système éducatif. Un ménage nécessaire, dit-il, pour que l’école burkinabè cesse de perpétuer le regard de l’autre sur soi.

Le Sahel se lève

Le Burkina Faso n’avance pas seul. Au Mali, les Assises nationales de l’éducation de 2023-2024 ont accouché de 280 recommandations, dont une refonte complète des programmes pour replacer l’histoire malienne et africaine au centre. Le Niger, le Mali et le Burkina Faso expérimentent tous trois un enseignement bilingue, associant les langues africaines au français.

Ces trois pays, unis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), dessinent une même trajectoire : souveraineté politique, autonomie économique et décolonisation culturelle.

 

Dans les salles de classe de Ouagadougou, un enfant saura désormais que ses ancêtres ont écrit, au XIIIe siècle, une charte de gouvernance plus ancienne que les parlements d’Europe.

Et ceux que l’on appelait jadis « explorateurs » porteront enfin leur vrai nom.

Des espions. Des envahisseurs.

Ce n’est pas réécrire l’histoire. C’est reprendre le droit de la nommer.

Par Francis Kaboré

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