Guinée-Bissau : un essai vaccinal contre l’hépatite B financé par les États-Unis sur 14 000 nouveau-nés annulé après un tollé éthique
Un essai clinique financé par les Centres américains de contrôle et de prévention des maladies (CDC) et prévoyant de vacciner seulement une partie de 14 000 nouveau-nés contre l’hépatite B en Guinée-Bissau a été définitivement annulé, après avoir déclenché un tollé dans la communauté scientifique internationale et parmi les autorités bissau-guinéennes.
Le projet, doté de 1,6 million de dollars par les CDC américains, était piloté par le projet de santé Bandim, basé en Guinée-Bissau et rattaché à l’Université du Danemark du Sud. Il prévoyait de recruter 14 000 nouveau-nés et d’en priver la moitié d’une dose de vaccin contre l’hépatite B administrée à la naissance, afin de mesurer « l’impact global » du vaccin, notamment ses effets non spécifiques sur la santé infantile.
Or, en Guinée-Bissau, près d’un adulte sur cinq est infecté par le virus de l’hépatite B, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Une infection contractée à la naissance évolue très fréquemment vers une forme chronique, elle-même associée à un risque élevé de décès par insuffisance hépatique ou cancer du foie. Pour les chercheurs critiques du projet, retarder la vaccination revenait donc à exposer délibérément des nourrissons à un risque évitable de mort.
« Une étude qui prive ces nouveau-nés de cette intervention est contraire à l’éthique », a déclaré Walter Kazadi Mulombo, représentant de l’OMS en Guinée-Bissau, rappelant que ce vaccin est utilisé en toute sécurité depuis plus de trente ans dans plus de 115 pays.
Accusations de « néocolonialisme »
Le professeur Gavin Yamey, spécialiste de politique sanitaire mondiale à l’Université Duke, a qualifié l’essai de projet qui « sent le néocolonialisme », s’interrogeant sur les raisons pour lesquelles une telle étude n’était pas menée au Danemark. Les détracteurs du projet soulignent que celui-ci exploitait l’absence de politique de vaccination à la naissance en Guinée-Bissau — pays parmi les plus pauvres du monde — pour tester des hypothèses que les chercheurs n’auraient pas osé évaluer sur leurs propres concitoyens.
Le débat a été alimenté par le profil contesté de la chercheuse principale, Christine Stabell Benn, dont les travaux antérieurs sur d’autres vaccins (notamment le DTC) ont été critiqués par une partie de la communauté scientifique. Le financement du projet, accordé sous l’administration Trump alors que Robert F. Kennedy Jr., connu pour ses positions sceptiques à l’égard des vaccins, dirigeait le ministère américain de la Santé, a également nourri les inquiétudes.
Face à la pression, les autorités de Guinée-Bissau ont réagi fermement. La ministre de la Santé, Kinin Nantote, a affirmé que son gouvernement avait interdit les essais de vaccins contre l’hépatite B impliquant des enfants et s’est dite « en colère » à l’idée que l’essai puisse être relancé sans autorisation, soulignant qu’elle n’en avait pas été informée en sa qualité de ministre de tutelle. La police judiciaire bissau-guinéenne a par ailleurs perquisitionné les locaux du projet Bandim et saisi un lot de vaccins.
L’Université du Danemark du Sud a soutenu que le protocole révisé avait obtenu un aval éthique local, ce que les autorités bissau-guinéennes ont démenti. Finalement, l’établissement a reconnu que l’essai n’avait jamais réellement démarré et qu’aucun nourrisson n’avait été inclus ni vacciné.
Vers une vaccination dès la naissance en 2027
Si la controverse se solde par l’annulation de l’essai, elle aura au moins accéléré la prise de conscience locale. L’OMS indique accompagner le gouvernement bissau-guinéen pour introduire la vaccination contre l’hépatite B dès la naissance dès le premier trimestre 2027, au lieu de 2028 comme initialement prévu. Pour les défenseurs de l’éthique de la recherche, l’affaire rappelle néanmoins la nécessité d’un encadrement strict des essais menés dans les pays à faibles ressources, où les populations vulnérables ne doivent pas devenir les cobayes de protocoles que les pays riches jugeraient inacceptables sur leur propre sol.
Par Cherif Keita

