Sénégal : Bassirou Diomaye Faye consulte les anciennes gloires de la République, l’opposition boude

 

Le président sénégalais a lancé cette semaine une série de consultations politiques à Dakar. Réunissant d’anciens présidents d’institutions et ex-Premiers ministres, dont Aminata Touré et son ancien rival Amadou Ba, ce dialogue national version « format restreint » se heurte déjà au boycott de plusieurs formations, notamment l’APR de Macky Sall. Objectif affiché du chef de l’État : apaiser le climat politique et recoudre une nation divisée.

Le grand dialogue national promis par Bassirou Diomaye Faye lors de sa campagne présidentielle a finalement pris une forme inattendue. Exit les grandes messes rassemblant des centaines de participants. La version 2025 de la concertation politique se veut plus intime, plus ciblée, mais aussi plus critiquée.

Depuis le début de la semaine, le chef de l’État reçoit à son bureau, à Dakar, une série de personnalités ayant marqué l’histoire politique récente du Sénégal. Objectif : recueillir leurs points de vue sur la gouvernance, les tensions actuelles et les réformes nécessaires.

Un format choisi, assumé et contesté

Plutôt que d’ouvrir un vaste débat national immédiat, le président a préféré une approche graduée. D’abord, consulter ceux qui ont dirigé le pays ou ses plus hautes institutions. Ensuite, élargir. C’est le choix de la méthode, expliquent ses conseillers.

« On ne peut pas réunir tout le monde en une seule fois sans préparation. Le président veut d’abord s’imprégner des analyses des anciens, qui ont une vision à long terme, avant d’ouvrir à davantage d’acteurs », justifie une source à la présidence.

Mais cette prudence est perçue par certains comme une main tendue trop hésitante. L’opposition, vent debout, dénonce un « dialogue en petit comité » qui exclut les vraies forces vives de la nation. L’APR, le parti de l’ex-président Macky Sall, a d’ailleurs claqué la porte avant même d’entrer.

Les anciens présidents d’institutions à l’honneur

Dans l’intimité du palais, Bassirou Diomaye Faye a reçu plusieurs anciens présidents d’institutions constitutionnelles. Leurs noms n’ont pas été officiellement rendus publics, mais l’on sait que d’anciens responsables de l’Assemblée nationale, du Conseil économique et social et du Conseil constitutionnel ont été conviés.

Ces échanges de plusieurs heures ont permis d’aborder des sujets sensibles : la séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice, le rôle de l’opposition ou encore la lutte contre la corruption. Selon un participant, le président a écouté plus qu’il n’a parlé, prenant des notes et posant des questions précises.

Aminata Touré, figure historique, reçue avec égards

Parmi les personnalités marquantes reçues cette semaine, Aminata Touré occupe une place à part. Première et seule femme à avoir dirigé le gouvernement sénégalais (2013-2014), elle incarne une certaine idée de la rigueur et de l’indépendance d’esprit.

Son entretien avec le président a duré près de deux heures. À sa sortie, elle a confié à la presse avoir eu « un échange franc et constructif », sans donner davantage de détails. Les observateurs y voient un signe : même si elle reste critique sur certains points, l’ancienne Première ministre ne ferme pas la porte au dialogue.

Son expérience en matière de gouvernance et ses réseaux internationaux pourraient s’avérer précieux pour un jeune président encore en rodage sur la scène diplomatique et institutionnelle.

Amadou Ba, l’ancien rival, serre la main du vainqueur

Autre moment fort de ce marathon consultatif : la rencontre entre Bassirou Diomaye Faye et Amadou Ba, son adversaire malheureux lors de l’élection présidentielle de mars 2024. Un face-à-face chargé de symboles.

Amadou Ba, ancien Premier ministre de Macky Sall, avait mené une campagne acharnée contre le candidat de l’opposition. Sa défaite, serrée mais nette, avait laissé des traces. Certains de ses soutiens contestaient encore les résultats des semaines après le scrutin.

Pourtant, ce jeudi, les deux hommes se sont retrouvés autour d’une même table. Poignée de main devant les caméras, sourires de circonstance et échange de courtoisies. Selon des sources proches, l’entretien a été « courtois mais substantiel ». Amadou Ba a exposé ses réserves sur certains points de la politique actuelle, mais a salué l’initiative de dialogue.

Reste à savoir si cette rencontre restera un simple geste symbolique ou ouvrira la voie à une collaboration plus étroite entre l’ancien rival et le nouveau maître du palais.

Le boycott de l’APR : un coup dur

Malgré ces avancées, l’ombre d’un échec plane sur le processus. L’Alliance pour la République (APR), le parti fondé par Macky Sall, a annoncé son boycott de ces consultations. Motif invoqué : le format est trop restreint et ne garantit pas des conditions de dialogue équitables.

Les partisans de l’ex-président estiment que ce dialogue national devrait inclure toutes les forces politiques sans exclusive, et qu’il devrait être préparé par des préalables clairs (libération de prisonniers politiques présumés, suspension de certaines poursuites judiciaires, etc.).

Sans l’APR, le dialogue perd de sa représentativité. Macky Sall reste une figure incontournable du paysage politique sénégalais, même après son départ du pouvoir. Son parti pèse encore des dizaines de milliers d’électeurs et une vingtaine de députés.

Un contexte toujours électrique

Ces consultations interviennent dans un climat politique tendu. Depuis l’alternance de 2024, le président Faye a dû faire face à des défis majeurs : une Assemblée nationale rétive, des mouvements sociaux récurrents sur le coût de la vie, et une opposition qui ne lui fait aucun cadeau.

Les accusations de « gouvernance solitaire » et de « dérive autoritaire » ont fleuri ces derniers mois, obligeant le chef de l’État à multiplier les gestes d’apaisement. Le dialogue national est précisément censé répondre à ces critiques.

Mais si l’opposition majeure boycotte et si les seules voix entendues sont celles d’anciennes gloires parfois déconnectées des réalités du terrain, le risque est grand que ce dialogue soit perçu comme une simple opération de communication.

Un agenda serré jusqu’au 28 mai

Les consultations doivent se poursuivre jusqu’au 28 mai. Au programme dans les prochains jours : des rencontres avec des chefs de partis politiques (ceux qui ont accepté l’invitation), des représentants de la société civile, des syndicats et des organisations patronales.

L’objectif final est de dégager des consensus sur une feuille de route pour les réformes à venir. Mais le calendrier est serré et les divergences nombreuses.

Les vrais enjeux du dialogue

Au-delà des querelles de personnes et des stratégies politiciennes, ce dialogue national doit répondre à des questions essentielles :

· Comment restaurer la confiance entre les institutions et les citoyens, après des années de défiance ?
· Comment sortir de la spirale de violence politique qui a émaillé les dernières élections ?
· Quelles réformes institutionnelles pour garantir une alternance pacifique et une gouvernance plus transparente ?
· Comment associer l’opposition à la gestion des grands dossiers nationaux sans bloquer le fonctionnement du pays ?

Des questions vastes, complexes, qui ne trouveront pas de réponses simples en quelques semaines de consultations. Mais l’important, disent les optimistes, est d’avoir commencé.

L’heure du choix

Bassirou Diomaye Faye a tendu la main. À ses anciens adversaires, aux anciennes gloires de la République, à ceux qui doutent encore de sa légitimité. Certains ont accepté de la serrer. D’autres l’ont ignorée.

Le succès ou l’échec de ce dialogue dépendra désormais de la capacité du président à élargir le cercle, à convaincre les récalcitrants et à transformer ces consultations en actions concrètes.

Car les Sénégalais, eux, ne demandent qu’à voir des résultats. Moins de discours, plus d’actes. Moins de postures, plus de solutions. Le temps de l’attente est révolu.

Par Cherif Keita

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