Tchad : l’ex-chef de l’AILC dénonce des « gangs armés » et accuse le président de « haute trahison »
L’ancien président de l’Autorité indépendante de lutte contre la corruption (AILC), dont le limogeage a été annoncé ces derniers jours, brise le silence. Dans une déclaration explosive, il affirme que des investigations sur la gestion des ressources pétrolières ont été interrompues par l’intervention de « gangs armés » et que l’ordre d’arrestation de son équipe émanait directement du Président de la République, un acte qu’il qualifie de « haute trahison ».
Une mission contrariée à la Société des Hydrocarbures du Tchad
Nommé à la tête de l’AILC, une institution créée en février 2025 pour prévenir et réprimer la corruption dans le secteur public, l’ex-directeur affirme s’être pleinement investi dans sa mission . Il indique que son institution a diligenté plusieurs missions de contrôle, notamment auprès de la Société des Hydrocarbures du Tchad (SHT), de la Tchad Petroleum Company (TPC) et de la SONEMIC.
C’est la mission à la SHT qui a dégénéré. Selon son récit, des « événements d’une exceptionnelle gravité » sont survenus, marqués par l’intervention de « gangs armés » qui ont mis un terme aux investigations. Il affirme avoir saisi le Président de la République par un rapport circonstancié, sollicitant des « sanctions exemplaires » contre les responsables de ces actes qu’il considère comme une « violation grave des lois de la République ».
L’ex-chef de l’AILC va plus loin en affirmant que l’ordre d’arrestation de son équipe émanait directement du Chef de l’État lui-même. Dès lors, estime-t-il, il convient de s’interroger sur la qualification juridique de cet acte, qu’il juge susceptible de relever de la « haute trahison ». Cette accusation, d’une gravité inouïe, intervient alors que le président Mahamat Idriss Déby Itno avait publiquement appelé en décembre 2025 à une action impartiale de l’AILC et mis en garde contre toute dérive qui ferait de cet organe un « instrument de règlements de comptes » .
Des « preuves irréfutables » de détournements massifs
Au cœur de la controverse se trouve la gestion des ressources pétrolières, la principale richesse du Tchad. L’ex-patron de l’AILC affirme que les investigations à la SHT ont mis en évidence de « présumés détournements massifs ». Il évoque notamment des écarts « particulièrement significatifs » entre les prix de vente du brut tchadien et les prix de référence du marché international, avec à la clé des « preuves irréfutables » qu’il dit détenir.
Pour lui, ces « magouilles » des ressources pétrolières ont été « intégralement et minutieusement documentées » et pourraient être portées à la connaissance du public « le moment venu ». L’ancien directeur assure que son départ de l’AILC « ne saurait effacer les faits constatés, les documents recueillis, les preuves établies ni les interrogations légitimes soulevées par ces investigations ».
Cette déclaration fait écho aux précédentes actions de l’AILC, qui avait déjà défrayé la chronique en dénonçant des irrégularités dans la province du Ouaddaï, où elle avait relevé un déficit de 464 millions de francs CFA et un détournement estimé à plus de 6 milliards de francs CFA imputés à un ancien trésorier provincial .
Menaces et appel au peuple tchadien
L’ex-dirigeant de l’AILC affirme également faire l’objet de « graves menaces » mettant directement en danger son intégrité physique, dont sa famille et ses proches sont témoins. Dans ce climat de tension, il lance un appel solennel au « vaillant et souverain peuple tchadien » à « prendre pleinement son destin en main ».
Il estime que dans un pays déjà « meurtri par la restriction des libertés publiques et le musèlement de la démocratie », faire obstruction à une lutte véritable contre la corruption compromet gravement l’avenir. Son message est sans appel : « Les régimes passent mais l’exigence de vérité, de transparence et de reddition des comptes demeure. »
Un bras de fer institutionnel aux lourdes conséquences
Cette affaire intervient dans un contexte politique tendu au Tchad. Créée il y a un peu plus d’un an, l’AILC s’était fixée pour mission de contribuer à la transparence et à la redevabilité . L’institution avait notamment récupéré des centaines de véhicules administratifs indûment accaparés par des fonctionnaires .
Les allégations de l’ex-président de l’AILC plongent le pays dans une crise institutionnelle d’une rare intensité. La mise en cause directe du chef de l’État pour « haute trahison », l’évocation de « gangs armés » faisant obstruction à la justice et la promesse de révélations sur la gestion du pétrole dessinent les contours d’une confrontation qui pourrait avoir des répercussions majeures sur la gouvernance et la stabilité du pays.
Si la présidence n’a pas encore officiellement réagi à ces accusations, le bras de fer engagé entre l’ancien patron de l’AILC et les plus hautes autorités de l’État interroge sur la réalité de la volonté politique de lutter contre la corruption, un engagement pris solennellement par le maréchal Mahamat Idriss Déby Itno devant la Nation .
Par Kenzo Brown

