Guinée : Nuit noire pour la démocratie guinéenne : 40 partis politiques rayés de la carte, dont les trois principales formations d’opposition
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Le soir même de son retour à Conakry après trois semaines d’absence, le président de la transition a frappé un grand coup. Par un décret signé dans la nuit du 6 au 7 mars 2026, le régime a prononcé la dissolution définitive de 40 formations politiques, dont les trois principales forces d’opposition du pays. Une saisie des biens accompagnée de la mise sous scellés des sièges qui sonne comme un glas pour le pluralisme politique en Guinée.
Une décision chirurgicale au retour du général
Vendredi 6 mars, aux alentours de midi, Mamadi Doumbouya foulait le sol de l’aéroport de Conakry sous les acclamations de ses partisans. Après trois semaines d’absence – un sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba prolongé par des rumeurs persistantes sur son état de santé – le général retrouvait sa capitale. Dans la foulée, en soirée, son ministre de l’Administration du Territoire, Ibrahima Kalil Condé, apposait sa signature au bas d’un décret qui allait faire l’effet d’une onde de choc.
La séquence, minutieusement orchestrée, porte la marque d’un pouvoir qui entend verrouiller l’échiquier politique. Moins de deux mois après une investiture en grande pompe et une élection présidentielle remportée avec 86,72 % des voix face à des candidats sans envergure – les poids lourds de l’opposition ayant été exclus du processus –, le régime consolide son emprise.
40 partis rayés de la carte politique
Le décret, lu à l’antenne de la télévision nationale dans la nuit du vendredi au samedi, est sans appel. Les 40 formations politiques dissoutes perdent leur personnalité morale, leur statut juridique, et se voient interdire toute activité. Leurs sigles, logos et emblèmes ne pourront plus être utilisés. Leurs sièges nationaux et leurs représentations locales sont placés sous scellés. Leurs biens et ressources financières sont mis sous séquestre, avec nomination d’un curateur – sans que le texte précise la destination finale de ces avoirs.
Le motif invoqué ? Un laconique « manquement à leurs obligations », renvoyant à la non-conformité avec la nouvelle législation sur les partis politiques adoptée le 21 septembre 2025, dans la foulée du référendum constitutionnel organisé par le régime.
Parmi les victimes de cette purge figurent les trois principales forces d’opposition du pays :
· L’Union des Forces Démocratiques de Guinée (UFDG) de Cellou Dalein Diallo, déjà suspendue en août 2025 ;
· Le Rassemblement du Peuple de Guinée (RPG) d’Alpha Condé, suspendu depuis mars 2025 ;
· L’Union des Forces Républicaines (UFR) de Sidya Touré.
Leurs trois dirigeants, contraints à l’exil, n’ont pu réagir en personne. Mais leurs partis ont pris la parole, et sans ménagement.
« Toutes les lignes rouges ont été franchies »
C’est Souleymane Souza Konaté, porte-parole de l’UFDG, qui a livré l’analyse la plus cinglante :
« La dissolution des partis politiques représentatifs du peuple guinéen – ceux qui incarnent près de 95 % de nos compatriotes – constitue le dernier acte d’une véritable parodie politique dont l’objectif est l’instauration d’un parti unique et l’isolement définitif de toutes les voix discordantes. »
Avant d’adresser un avertissement au régime : « En empêchant les acteurs politiques d’agir légalement et à visage découvert, on les contraint à la clandestinité avec tous les risques que cela peut comporter pour la stabilité du pays. »
La société civile n’est pas en reste. Ibrahima Diallo, figure du Front National pour la Défense de la Constitution (FNDC), a dénoncé une mesure qui « officialise une dictature désormais érigée en mode de gouvernance. Le pays s’enfonce dans une incertitude profonde. »
Le FNDC porte lui-même les stigmates de la répression : deux de ses figures, Oumar Sylla (dit Foniké Mengué) et Mamadou Billo Bah, sont portées disparues depuis juillet 2024, après avoir été enlevées au domicile du premier.
Une séquence qui s’inscrit dans un contexte plus large
La dissolution des partis n’est que le dernier épisode d’une série noire. Plus tôt dans la semaine, trois membres de la famille de Tibou Kamara, ancien ministre sous Alpha Condé, ont été enlevés. En novembre 2025, quatre proches du musicien et opposant en exil Elie Kamano avaient subi le même sort. En septembre, c’est le père du journaliste exilé Mamoudou Babila Keita qui était kidnappé.
Depuis plusieurs années, les manifestations sont interdites et leur répression a fait des dizaines de morts. Le pays fonctionne sous une chape de plomb, et l’espace démocratique n’a cessé de se rétrécir depuis le coup d’État de 2021.
Des élections sans opposition légale ?
Ce que le décret du 6 mars 2026 consacre, au fond, c’est la disparition de toute opposition politique légale en Guinée. Avec les trois principales forces dans le collimateur, c’est toute une architecture de représentation qui s’effondre.
L’échéance des élections législatives, locales et sénatoriales prévues en 2026 prend dès lors une tout autre signification. Organiser des scrutins sans opposition légale constituée, dans un pays où la parole discordante est systématiquement réduite au silence, revient à construire une façade démocratique sur un terrain vidé de sa substance.
La communauté internationale, qui observe avec une attention variable les évolutions de la transition guinéenne, n’a pas encore réagi officiellement. Mais la question se pose avec une acuité nouvelle : quel avenir pour un processus électoral dont les principaux acteurs viennent d’être rayés de la carte ?
En attendant, les sièges des partis dissous restent silencieux, leurs portes scellées, leurs drapeaux rangés. Et la Guinée retient son souffle.
Par Frédéric Konaté

