Tchad: De la houe du paysan à la blouse du chercheur : l’extraordinaire destin de DINGAM Abel BADJOÏ.
Dans un pays où les défis éducatifs et scientifiques restent immenses, certains parcours individuels dessinent les contours d’un espoir collectif. M. DINGAM Abel BADJOÏ, enseignant-chercheur, doctorant en Chimie Organique et fils de pasteur originaire du Mayo Kebbi Est, incarne cette jeunesse intellectuelle qui refuse d’attendre que l’avenir vienne à elle. Portrait d’un homme qui a choisi de conjuguer foi, travail acharné et excellence scientifique pour servir sa nation.
Des origines modestes, une école de la vie
Tout commence à Gono Koulbouzia, un village de la Sous-préfecture de Léo, niché au cœur du département de la Kabbia, dans la province du Mayo Kebbi Est. C’est là, dans un milieu rural modeste, que DINGAM Abel BADJOÏ voit le jour, fils du Pasteur BADJOÏ Philippe. Loin des facilités offertes par les grandes villes, l’enfant grandit dans la culture de l’effort, de la discipline et du respect des valeurs humaines.
« Rester dans un champ, houe à la main, de 7h à 17h forge le caractère », aime-t-il aujourd’hui rappeler. Cette école de la vie, celle de la terre et du labeur quotidien, lui enseigne très tôt une leçon fondamentale : le travail acharné constitue le véritable socle de toute réussite durable. Une leçon qu’il n’oubliera jamais, même après avoir quitté son village natal pour les bancs des universités.
Des débuts brillants au Lycée Jacques Moudeina
Son parcours académique prend son envol au Lycée Jacques Moudeina de Bongor, l’un des établissements les plus réputés de la région. En 2007, il y décroche un Baccalauréat série D avec la mention Assez bien. La mention n’est peut-être pas la plus éclatante, mais elle témoigne déjà d’une régularité et d’une discipline de travail qui deviendront ses marques de fabrique.
Déjà animé par une passion pour les sciences, il quitte Bongor pour l’Université Adam Barka d’Abéché. Trois ans plus tard, en 2010, il obtient une Licence en Physique-Chimie. C’est le premier jalon d’un parcours qui le mènera bien au-delà des frontières tchadiennes.
Le Cameroun comme terre de spécialisation
Déterminé à approfondir ses connaissances, M. DINGAM traverse la frontière pour intégrer l’Université de Ngaoundéré, au Cameroun. En 2011, il y obtient un Master 1 en Chimie Industrielle et Environnement. Ce choix n’est pas anodin. Ngaoundéré, située dans le massif de l’Adamaoua, abrite l’un des pôles de recherche les plus dynamiques de la sous-région en chimie appliquée.
Ce passage au Cameroun marque un tournant dans sa formation. Il y découvre des équipements de laboratoire plus performants, des bibliothèques mieux fournies, et surtout une culture scientifique plus structurée. Mais il ne s’agit pas d’un exil. Dès qu’il le peut, il pense au Tchad et à la manière dont il pourra, un jour, mettre ces compétences au service de son pays.
L’engagement au service de la Nation
En octobre 2012, M. DINGAM fait le choix de l’engagement public en intégrant la Fonction Publique tchadienne en qualité de Professeur Licencié. Son premier poste : le Lycée de Nokou, où il reste trois années académiques. Là-bas, dans un établissement souvent déshérité, il fait ses classes d’enseignant, apprenant à composer avec des effectifs pléthoriques, des moyens limités mais des élèves avides d’apprendre.
Il sert ensuite successivement au Lycée Moderne de Bongor, au Lycée de Silé, puis au Lycée Jacques Moudeina, son ancien établissement. Une sorte de boucle qui se referme, comme pour mieux mesurer le chemin parcouru. Partout où il passe, l’image laissée est la même : celle d’un enseignant rigoureux, discipliné, proche des apprenants et profondément engagé dans la transmission du savoir.
Ses collègues saluent son sens de l’organisation et sa pédagogie. Ses élèves retiennent de lui un professeur exigeant mais juste, qui ne donne jamais sa confiance à la légère mais qui, une fois convaincu, se dépense sans compter.
Le retour aux études : un pari risqué mais gagnant
Après plusieurs années passées dans le secondaire, M. DINGAM ressent le besoin de se perfectionner. En 2021, il reprend son parcours universitaire. Il retourne à l’Université de Ngaoundéré, qu’il connaît bien, pour y préparer un Master 2. L’année suivante, en 2022, il obtient le précieux sésame en Chimie Organique.
Cette spécialisation n’est pas le fruit du hasard. La chimie organique, discipline stratégique, est au cœur de nombreux enjeux contemporains : valorisation des substances naturelles, développement de nouveaux matériaux, recherche pharmaceutique, lutte contre les pollutions. Pour un pays comme le Tchad, riche en ressources naturelles encore largement inexploitées scientifiquement, cette compétence est une denrée rare et précieuse.
Une ascension dans l’enseignement supérieur
Les efforts de M. DINGAM sont rapidement reconnus par sa hiérarchie. Son engagement et ses compétences lui valent d’être reclassé au grade de Professeur Assistant en 2023. C’est la consécration d’un parcours commencé plus d’une décennie plus tôt.
En 2024, il reçoit une nouvelle marque de confiance. Affecté au Ministère de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche Scientifique et de la Formation Professionnelle, il est ensuite mis à disposition de l’Université de Pala. Là, dans cette jeune université située dans la province du Mayo Kebbi Ouest, il contribue activement à la formation des étudiants et au rayonnement du monde universitaire tchadien.
Doctorant : la quête de l’excellence continue
Aujourd’hui, M. DINGAM Abel BADJOÏ est doctorant (PhD) en Chimie Organique. Il poursuit ses travaux de recherche avec ambition et détermination. Sa vision scientifique s’inscrit dans une dynamique de production de connaissances utiles, capables de répondre aux défis contemporains.
Quels sont ces défis ? La valorisation des plantes médicinales tchadiennes, trop souvent exploitées de manière empirique. L’étude des ressources naturelles du pays, qu’il s’agisse du coton, du pétrole ou des minerais, pour en tirer des applications industrielles locales. La formation d’une nouvelle génération de chimistes tchadiens, capables de prendre le relais et de faire rayonner la science nationale au-delà des frontières.
« Seul Dieu élève » : une foi chevillée au corps
Mais derrière l’universitaire se cache également un homme profondément humain et spirituel. Fils de paysan, il revendique avec fierté les valeurs héritées du monde rural. Guidé par une foi sincère et inébranlable celle de son père, le Pasteur BADJOÏ Philippe , il considère que la réussite est le fruit du travail, mais également de la grâce divine.
C’est cette conviction qu’il résume avec humilité à travers une phrase devenue sa signature personnelle : « Seul Dieu élève. » Une formule qui n’a rien d’un fatalisme passif. Pour lui, Dieu élève ceux qui se lèvent tôt, ceux qui peinent, ceux qui refusent le découragement. La grâce n’exclut pas l’effort : elle le couronne.
Un modèle pour la jeunesse tchadienne
À travers son parcours, M. DINGAM Abel BADJOÏ apparaît comme une figure inspirante de mérite, de discipline et d’engagement. Dans un Tchad où les tentations de l’exil sont fortes, où l’on peut facilement justifier son propre échec par les défaillances supposées du système, il choisit une autre voie : celle de l’excellence silencieuse, du travail obstiné, de l’ancrage local.
Son itinéraire témoigne qu’avec la persévérance, la foi et le travail, il est possible de transformer les défis en opportunités et de mettre son savoir au service de la Nation et des générations futures. Il n’a pas attendu que l’Université de Pala soit parfaitement équipée pour y enseigner. Il n’a pas attendu que les laboratoires tchadiens rivalisent avec ceux de l’Occident pour se lancer dans la recherche.
Il a simplement commencé. Avec les moyens du bord. Avec son intelligence, sa discipline et sa foi.
Les défis qui restent à relever
Reste que le chemin est encore long. Le Tchad compte moins de 200 doctorants toutes disciplines confondues pour plus de 15 millions d’habitants, un ratio dramatiquement bas qui illustre l’ampleur du retard à rattraper. Les budgets alloués à la recherche scientifique demeurent dérisoires. Les passerelles entre l’université et le monde productif restent à construire.
Des hommes comme DINGAM Abel BADJOÏ sont rares. Mais ils existent. Et c’est peut-être là le plus important : dans le silence des laboratoires et des salles de cours, une jeune génération d’universitaires tchadiens se forme, se bat et espère.
Elle ne demande qu’une chose : être accompagnée. Par l’État, bien sûr, mais aussi par le secteur privé, par les partenaires techniques et financiers, par toute une société qui doit prendre conscience que la science n’est pas un luxe pour pays riche, mais une condition de la souveraineté et du développement.
À l’heure où le Tchad s’interroge sur son avenir, sur la manière de former sa jeunesse, de valoriser ses ressources et de créer des emplois, le parcours de DINGAM Abel BADJOÏ rappelle une vérité simple mais trop souvent oubliée : l’avenir se construit aussi dans les livres, les laboratoires et les salles de classe. Il se construit par des hommes et des femmes de terrain, souvent invisibles, qui travaillent loin des projecteurs mais qui portent, chaque jour, un peu plus haut l’étendard de l’excellence tchadienne.
« Seul Dieu élève », dit-il. Ceux qui croisent sa route savent qu’avec des hommes comme lui, le Tchad aussi peut s’élever. Lentement, sûrement, dans la durée.
Par Kenzo Brown

