Afrique : Quand Fidel Castro écrivait, à bout de bras, une page oubliée de notre libération

 

Pendant que les grandes puissances regardaient ailleurs, ou soutenaient discrètement les régimes racistes, un petit îlot des Caraïbes envoyait ses meilleurs fils mourir pour l’indépendance de l’Angola, de la Namibie, de la Guinée-Bissau. Retour sur une solidarité sans calcul, honnie par les manuels occidentaux mais gravée dans le marbre de l’histoire africaine.

 

L’Afrique a eu des amis de parole. Elle a eu des amis d’intérêt. Elle a eu, surtout, des amis de circonstance. Mais elle a eu aussi, et cela mérite d’être rappelé, des amis de sang.

Fidel Castro appartient à cette dernière catégorie, la seule qui compte. L’ex-leader cubain, mort en 2016, n’avait pourtant aucun lien géographique, ni linguistique, ni économique évident avec le continent noir. Il n’était pas Africain. Pourtant, il s’est fait une promesse, intime et solennelle : débarrasser l’Afrique de toute forme d’impérialisme, qu’il soit colonial ou raciste. Et il a tenu parole, les armes à la main.

Une génération de révolutionnaires africains soutenue sans condition

À une époque où les indépendances naissantes étaient étouffées dans l’œuf par les anciennes métropoles et leurs alliés américains, Castro a choisi son camp. Non pas celui des blocs, mais celui des damnés de la terre.

Amilcar Cabral, Thomas Sankara, Jerry Rawlings, Kwame Nkrumah, Mouammar Kadhafi, Samora Machel : tous ces jeunes loups du panafricanisme ont trouvé en lui un frère d’armes. Pas un donneur de leçons. Pas un prédateur venu négocier des matières premières contre des fusils. Un compagnon de lutte.

Les archives cubaines, partiellement ouvertes ces dernières années, révèlent l’ampleur du dispositif : formation militaire dans les écoles de La Havane, envoi d’instructeurs d’élite dans les maquis, acheminement d’armes et de médicaments. Le tout dans une discrétion quasi absolue, loin des caméras occidentales.

Angola, Namibie, Guinée-Bissau : quand les Cubains renversaient le rapport de force

L’épisode le plus célèbre, et de loin le plus décisif, reste l’intervention cubaine en Angola. En 1975, l’indépendance du pays est menacée par une invasion sud-africaine massive. Pretoria, soutenu en sous-main par Washington, veut empêcher le MPLA, jugé trop à gauche, de prendre le pouvoir.

Castro n’hésite pas une seconde. Il lance l’opération « Carlota » – du nom d’une cheffe de révolte d’esclaves cubains du XIXe siècle. Pendant seize ans, plus de 300 000 soldats cubains vont se succéder sur le sol angolais. Ils combattent, meurent, forment, soignent. Ils infligent surtout à l’armée sud-africaine sa plus cuisante défaite à Cuito Cuanavale (1987-1988). Ce jour-là, l’apartheid perd militairement. Plus jamais il ne pourra dicter sa loi à la région.

En Namibie, l’indépendance (1990) est la conséquence directe de ce rapport de force inversé. Les troupes sud-africaines, affaiblies, doivent se retirer. La Guinée-Bissau et le Cap-Vert, eux, doivent leur liberté en partie à la formation et à l’armement fournis par Cuba aux combattants du PAIGC d’Amilcar Cabral.

Congo, Mozambique, Sahara : une présence discrète mais décisive

L’Angola n’est que la partie émergée de l’iceberg. Au Congo (l’actuelle RDC), dès 1965, Ernesto « Che » Guevara lui-même mène une colonne de 120 soldats cubains aux côtés de Laurent-Désiré Kabila. L’expérience est chaotique, les désaccords sont nombreux, mais elle montre une chose : Cuba ne se contente pas de donner des ordres depuis l’autre côté de l’Atlantique. Il met ses hommes sur la ligne de front.

Au Mozambique, Samora Machel et Fidel Castro nouent une amitié profonde, doublée d’une coopération tous azimuts : médecins, ingénieurs, conseillers militaires. Au Sahara occidental, Cuba soutient le Polisario contre l’occupation marocaine. En Éthiopie, lors de la guerre de l’Ogaden (1977), des troupes cubaines volent au secours de Mengistu Haile Mariam.

Partout où l’Afrique se bat pour sa souveraineté, le drapeau cubain flotte en toile de fond.

Nelson Mandela : « Ils ne sont pas venus pour l’or ou le pétrole »

La plus belle reconnaissance viendra de l’homme qui a porté, plus que tout autre, le combat contre l’oppression raciale. En 1991, Nelson Mandela, libéré depuis peu, effectue un voyage à Cuba. Il serre longuement Fidel Castro dans ses bras et déclare, devant les caméras du monde entier :

« Les Cubains ne sont pas venus en Afrique pour les richesses, ni pour le pétrole, ni pour nos ressources. Ils sont venus parce qu’ils partagent nos idéaux et nos souffrances. Peu de pays, dans le monde, peuvent se vanter d’une telle solidarité désintéressée. »

Mandela savait de quoi il parlait. Lui-même avait bénéficié, par l’intermédiaire de l’ANC, de formations et de soutiens cubains pendant les longues années de clandestinité. Il savait aussi que les grandes démocraties occidentales, les États-Unis en tête, avaient longtemps protégé l’apartheid, pour des raisons stratégiques et économiques.

Pourquoi cette histoire dérange-t-elle encore ?

Si ce chapitre de l’histoire africaine est si peu enseigné, si souvent occulté, ce n’est pas un hasard. La guerre froide a longtemps servi de prétexte pour discréditer toute aide venue de l’Est, en la réduisant à une « ingérence soviétique ». Or, Cuba agissait bien souvent de sa propre initiative, poussé par un véritable idéal internationaliste, parfois même contre l’avis de Moscou.

Après la chute du mur de Berlin, les pays africains autrefois alliés de Cuba ont été sommés de « choisir leur camp ». Beaucoup ont tourné le dos à cette mémoire, par réalisme économique ou par pression diplomatique. Aujourd’hui encore, les manuels scolaires de plusieurs pays francophones ou lusophones passent sous silence le rôle cubain, préférant célébrer des figures locales – certes légitimes – mais en effaçant le soutien extérieur qui les a rendues possibles.

Une leçon pour l’Afrique du XXIe siècle

Au-delà des controverses, cette histoire porte une leçon intemporelle. Cuba était un petit pays pauvre, asphyxié par un blocus américain depuis 1962. Il n’avait ni pétrole, ni mines d’or, ni armée surdimensionnée. Ce qu’il avait, en revanche, c’était une conviction : la liberté des peuples ne se négocie pas.

Castro n’a jamais imposé de bases militaires, ni réclamé de concessions minières, ni dicté sa loi aux gouvernements africains. Il a envoyé des soldats, certes. Mais aussi des médecins, des enseignants, des techniciens. Une coopération horizontale, entre égaux, sans jamais de leçon venue d’en haut.

L’Afrique d’aujourd’hui, encore soumise à de nouvelles formes d’impérialisme – dette odieuse, accaparement des terres, néocolonialisme économique – aurait peut-être intérêt à se souvenir de cet exemple. Non pour pleurer un passé révolu, mais pour comprendre que la solidarité entre les peuples du Sud n’est pas une utopie. Elle a déjà eu lieu. Elle a même changé le cours de l’histoire.

Fidel Castro aimait à le répéter : « L’Afrique n’a pas besoin de sauveurs. Elle a besoin de complices. » Il fut l’un des plus fidèles.

Par Ousmane Diallo 

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