Tchad : Jérôme VAIDJOUA : De l’animateur culturel à l’agri-entrepreneur, le pari audacieux d’une formation rurale au Tchad

Alors que le Tchad cherche sa souveraineté alimentaire, des hommes et des femmes bâtissent l’avenir loin des capitales. Originaire de Pala, dans le Mayo-Kebbi Ouest, Jérôme VAIDJOUA, 40 ans, a choisi son camp : celui du monde rural. Polyvalent (MBA, consultant international, coordinateur de programmes), il a récemment fait le pari le plus concret de sa carrière en fondant l’Institut Agri-Crédo de Pala. Portrait d’un enfant du terroir devenu formateur d’une jeunesse qu’il refuse d’abandonner.

La saison des pluies approche à nouveau sur la province du Mayo-Kebbi Ouest. Pour Jérôme VAIDJOUA, c’est le moment où tout s’active. Dans les allées encore poussiéreuses de son institut Agri-Crédo, une dizaine de jeunes s’affairent autour de micro-parcelles démonstratives. Loin des clichés des « jeunes en situation de désœuvrement » que les rapports de développement peinent à décrire, ceux-ci sont en train de calculer des doses d’engrais, de réparer une clôture pastorale et de préparer leur prochaine formation en comptabilité simplifiée.

C’est ici, à quelques encablures du Centre Culturel Nicodème qu’il a dirigé pendant près de 20 ans, que Jérôme VAIDJOUA a décidé de poser sa pierre. Une pierre angulaire pour un pays qui importe encore l’essentiel de sa nourriture.

Un parcours hors norme : du diplôme italien à la terre tchadienne

À première vue, le CV de Jérôme VAIDJOUA pourrait impressionner tant il est dense. Polytechnicien des projets, il cumule un Master en Management des Projets (ISIM, Bamako) et un MBA en Entrepreneuriat d’Impact obtenu à l’Université Catholique du Sacré-Cœur de Milan (Italie).

Mais ce qui frappe chez cet homme de 40 ans, marié et père de six enfants, c’est l’ancrage territorial. Alors que beaucoup de cadres tchadiens formés à l’international restent à N’Djamena ou partent à l’étranger, lui est resté à Pala. « Mon bureau, ce sont les pistes rurales. Mes partenaires, ce sont les chefs de cantons et les coopératives agricoles », explique-t-il au cours d’une pause entre deux réunions de supervision.

Sa carrière est un savant mélange entre le terrain et la stratégie. Pendant près de deux décennies, il a été coordinateur des programmes du Centre Culturel Nicodème, enchaînant les projets financés par l’Union Européenne, la GIZ ou Misereor.

Spécialiste reconnu de la planification locale inclusive, il a été recruté comme consultant par des cabinets internationaux comme GOPA, AGESFO, CCFIDL ou le CEFOD.

Mais derrière cette trajectoire aujourd’hui saluée, le chemin n’a pas toujours été compris. Dans son entourage comme dans certains cercles familiaux, nombreux étaient ceux qui doutaient de son rêve. Certains estimaient qu’après tant d’études et d’expériences internationales, il devait chercher un poste stable dans une grande institution ou s’installer définitivement à N’Djamena. D’autres voyaient son retour à la terre comme une régression sociale plutôt qu’une vision d’avenir.

« On m’a souvent demandé pourquoi je m’entêtais à investir dans l’agriculture et dans les jeunes ruraux. Beaucoup pensaient que ce projet ne pouvait pas marcher », confie-t-il. Les incompréhensions ont parfois été lourdes à porter. Monter une école agricole dans une région où l’agriculture reste encore associée à la pauvreté n’allait pas de soi. Entre les critiques, les doutes et les conseils de renoncement, Jérôme VAIDJOUA a dû apprendre à avancer presque seul dans certaines étapes décisives de son parcours.

Pourtant, ceux qui le côtoient décrivent un homme discipliné et résilient. Levé dès l’aube, il partage son temps entre les réunions de partenaires, les formations des étudiants, les missions de consultation et le suivi des travaux de terrain. Ce qui étonne le plus chez lui, selon ses proches collaborateurs, c’est sa capacité à rester serein face aux découragements. Il écoute, mais ne se laisse pas perturber.

« Quand on porte une vision, il faut accepter que tout le monde ne la comprenne pas immédiatement », aime-t-il répéter.

Cette constance finit aujourd’hui par convaincre jusque dans son entourage. Là où certains voyaient une aventure risquée, d’autres commencent désormais à voir une œuvre utile pour toute une région.

« J’ai passé des années à écrire des plans de développement communal et local pour les autres, à conduire des diagnostics participatifs pour des ONG. À un moment donné, je me suis demandé : et moi, qu’est-ce que je construis de durable pour mes propres enfants ? » Cette question l’a taraudé jusqu’à la création, en mai 2020, d’AGRI-CREDO

Agri-Crédo : L’école de la seconde chance agricole

Derrière ce nom hybride (Agri pour agriculture, Credo pour croyance et action), se cache une vision : faire de la jeunesse rurale non pas un problème social, mais la solution économique du Tchad.

L’institut, qui a officiellement ouvert ses portes après la crise du COVID, propose des formations professionnelles courtes et intensives. Ici, on n’apprend pas seulement à planter. On apprend à « entreprendre rural ». Le programme inclut la gestion d’une micro-exploitation, la transformation des produits locaux (arachide, sésame), mais aussi l’utilisation d’outils numériques pour vendre.

« Beaucoup de jeunes ont le bac, mais pas de travail. Beaucoup d’autres n’ont jamais été à l’école, mais ils connaissent la terre. Aux uns et aux autres, nous offrons une compétence certifiante », détaille le promoteur.

Agri-Crédo fonctionne comme une ferme-école. Les étudiants produisent ce qu’ils mangent. Cette immersion totale est un écho direct à l’enfance de Jérôme, fils d’un paysan du canton de Lamé, cette zone souvent marquée par les conflits agriculteurs-éleveurs qu’il a lui-même documentée en tant que correspondant du journal « Tchad et Culture ».

Le consultant au service de l’éducateur

Ce qui distingue Jérôme VAIDJOUA d’un simple porteur de projet local, c’est sa capacité à mobiliser des ressources. Entre 2022 et 2024, alors même qu’il lance son école, il enchaîne les missions de consulting de haut niveau.

Pour GOPA, il est expert « Jeunesse, Culture et Sport » sur le projet PAMELOT, créant des capsules vidéo de promotion de la paix. Pour la GIZ/CCFIDL, il est recruté comme expert en Planification Locale dans le canton de Lamé ou le Barh-El Gazal. Ces contrats, bien rémunérés par les bailleurs internationaux, ne sont pas une fin en soi. Ils sont une caisse de résonance et un financement croisé pour son institut.

« Je connais les rouages des PTF (Partenaires Techniques et Financiers). Je sais ce qu’ils attendent en termes de redevabilité, d’impact et de genre. Quand je rédige un dossier pour Agri-Crédo, je ne le fais pas en amateur. Je sais que le temps où l’on donnait de l’argent par charité est révolu. Aujourd’hui, il faut prouver le retour sur investissement social. »

Un leadership associatif et sportif

Pour comprendre l’homme, il faut aussi voir son engagement pour le sport. Président de la ligue provinciale d’athlétisme du Mayo-Kebbi Ouest, il utilise le sport comme vecteur de cohésion sociale. Une stratégie qu’il avait déjà expérimentée avec succès pour la GIZ, en utilisant l’approche « Sport et Développement » pour apaiser les tensions entre communautés.

Ce souci de la « cohabitation pacifique », mentionné à de multiples reprises dans son CV, n’est pas un vain mot dans cette région frontalière du Cameroun, où les ressources naturelles (terre, eau) sont parfois sources de violences.

Défis et perspectives

Aujourd’hui, l’Institut Agri-Crédo de Pala est debout, mais le chemin reste long. Les défis sont immenses : accès aux intrants de qualité, connexion Internet pour la formation digitale, et surtout, changement des mentalités. « Beaucoup de parents veulent que leurs enfants deviennent fonctionnaires, pas agriculteurs. Pourtant, l’État ne recrute plus. Il faut inverser la pyramide. »

Jérôme VAIDJOUA ne compte pas ses heures. Le matin, il peut être en costume pour négocier un partenariat. L’après-midi, en tenue de chantier.

À 40 ans, cet ancien chef de station radio, devenu le « Monsieur développement local » de Pala, incarne une génération d’intellectuels tchadiens qui ne se contentent plus de diagnostiquer les maux du pays, mais qui s’attaquent concrètement aux racines souvent agricoles du sous-développement. « Je ne serai pas député ni ministre, dit-il en souriant. Je serai celui qui aura montré qu’on peut vivre dignement de sa terre au Tchad. »

Dans un pays sahélien en quête de résilience, le pari mérite qu’on s’y attarde.

Par Kenzo Brown 

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