Gabon : Il y a 17 ans mourait Omar Bongo, aujourd’hui l’empire qu’il avait bâti s’est effondré.

 

 

De la mort arrangée de « Zeus » en 2009 à la chute de son fils « Baby Zeus » en 2023 : retour sur une dynastie qui a cru pouvoir défier le temps, balayée par les militaires du général Oligui Nguema

C’était l’homme qui faisait trembler la Ve République française. Du haut de son mètre 51, Omar Bongo Ondimba avait transformé un petit territoire de forêt équatoriale en royaume personnel. Pendant 42 ans, il a gouverné le Gabon comme sa propriété privée, accumulant les surnoms – « Le Présida », « Le Boss », « Zeus » – et les ennemis. Il est mort officiellement le 8 juin 2009 à Barcelone. Officieusement, le 7 mai. Trente-deux jours de silence pour organiser sa succession. Trente-deux jours pour que « Baby Zeus », son fils Ali, hérite du trône.

Dix-sept ans plus tard, l’empire Bongo n’est plus. Le 30 août 2023, un coup d’État militaire mené par le général Brice Clotaire Oligui Nguema a balayé le dernier des Bongo du pouvoir. Retour sur une chute que même le « Sage d’Afrique » n’avait pas prévu

La mort silencieuse du sage, un voyage sans retour

Mai 2009. Omar Bongo s’envole pour l’Espagne. Motif officiel de la présidence gabonaise : une « visite privée », un « simple bilan de santé ». En réalité, le président est rongé par un cancer. Il ne rentrera pas vivant.

Le 8 juin, le gouvernement confirme enfin le décès. Mais une hypothèse, nourrie par des sources diplomatiques et familiales, ne cessera de hanter l’histoire : Omar Bongo serait mort le 7 mai. Pourquoi avoir attendu trente-deux jours avant de l’annoncer ? Pour préparer la succession, justement. Pour verrouiller l’armée. Pour que le passage de témoin à Ali, 27 ans à l’époque, se fasse sans accroc

L’orphelin de Lewaï devenu roi

Pour comprendre l’emprise des Bongo sur le Gabon, il faut remonter aux origines. Albert-Bernard Bongo naît le 30 décembre 1935 à Lewaï, dans le Haut-Ogooué. Orphelin de père à 7 ans, cadet d’une famille de douze enfants, rien ne destinait ce fils d’agriculteurs à régner.

En 1973, il se convertit à l’islam et devient El Hadj Omar Bongo. En 2003, il ajoute son patronyme paternel, Odimba. Entre-temps, il a pris la tête du Gabon après la mort de son mentor Léon Mba, le 28 novembre 1967. Il n’a que 31 ans.

Complexé par sa petite taille, il accumule les chaussures à semelles compensées qu’il partage volontiers avec son épouse Edith Lucie. Mais c’est sur la scène politique qu’il construit sa stature de géant. Jouant les médiateurs dans les conflits du continent, on le surnomme le « Sage d’Afrique ». Ses partisans le déifient : « Zeus ».

La menace qui faisait trembler Paris

Sa vraie force ? Un réseau. Un immense et puissant réseau de collecte de renseignements sur les personnalités françaises. Au point, dit-on, de pouvoir « menacer de faire sauter la Ve République française ». Une menace qu’il n’a jamais eu besoin d’exécuter. Il suffisait qu’elle plane.

Sa formule résume à elle seule quarante ans de Françafrique : « La France sans le Gabon est une voiture sans carburant. Le Gabon sans la France est une voiture sans chauffeur. » Symbiose parfaite, vassalisation assumée.

 

BABY Zeus, l’héritier prédestiné, de 2009 à 2023 : quatorze ans de règne contesté

Les observateurs avertis de la scène politique gabonaise ne s’étaient pas trompés. Ils surnommaient Ali Bongo « Baby Zeus », voyant en lui l’incarnation d’un projet de dévolution monarchique. Le père avait tout organisé : sa fille Pascaline comme directrice de cabinet, son fils aux Affaires étrangères puis à la Défense.

À la mort de « Zeus » en 2009, « Baby Zeus » lui succède. L’élection présidentielle du 30 août 2009 est « fortement contestée ». L’opposition crie à la mascarade. Mais Ali Bongo – ou « ABO », comme on le surnomme aussi – s’installe au palais. Pour quatorze ans.

La chute annoncée

Mais l’héritage est lourd. En 2018, Ali Bongo est victime d’un grave AVC. Il apparaît de plus en plus affaibli. Ses proches, selon ses détracteurs, gouvernent à sa place. Le rejet populaire grandit. Le président, contrairement à son père grand distributeur de clientélisme, est perçu comme « cassant », « contre le dialogue », gouvernant « par la force et la police ».

L’étincelle viendra des élections du 26 août 2023.

 

Une élection de trop

Le 26 août 2023, les Gabonais votent. Ali Bongo brigue un troisième mandat. L’opposition dénonce d’emblée des « élections truquées ». Les conditions du scrutin sont qualifiées « d’iniques et d’absurdes ».

Le 30 août, vers 3h30 du matin, la télévision nationale annonce la réélection d’Ali Bongo avec 64,27 % des voix. Quelques minutes plus tard, un autre communiqué tombe. Une douzaine de militaires apparaît à l’écran. Le colonel Ulrich Manfoumbi Manfoumbi annonce, au nom du Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI) : « Nous mettons fin au régime en place. »

Le général Brice Clotaire Oligui Nguema prend le pouvoir

Les putschistes annulent les élections, dissolvent les institutions, ferment les frontières. Le régime Bongo, en place depuis plus de 55 ans, s’effondre en une journée, sans violence. Le général Brice Clotaire Oligui Nguema, chef de la Garde républicaine – l’unité d’élite censée protéger le président – est nommé président du CTRI. C’est l’homme qui a retourné sa veste. Ou, pour reprendre son argumentation : c’est l’homme qui a « pris ses responsabilités » face à une « gouvernance irresponsable » et un président qui n’avait « pas le droit de faire un troisième mandat ».

L’Union africaine suspend le Gabon. L’Élysée observe, impuissant. La Françafrique, déjà moribonde, prend un nouveau coup.

 

Ali Bongo : résidence surveillée, puis exil

Destitué, Ali Bongo, 64 ans, est d’abord placé en résidence surveillée. En mai 2025, après l’intervention du président angolais João Lourenço, il quitte le Gabon pour l’Angola. En septembre 2024, il avait déjà annoncé son retrait de la vie politique. L’exil, désormais, comme seule perspective.

Sylvia et Noureddin : prison, puis libération

L’ancienne première dame, Sylvia Bongo, et leur fils Noureddin connaissent un sort plus rude. Poursuivis pour « blanchiment de capitaux », « corruption » et « détournements de fonds publics », ils sont détenus à la prison centrale de Libreville. Leurs avocats déposent des plaintes en France pour « traitement dégradant » et « torture ». En mai 2025, ils sont également libérés « provisoirement » pour raisons de santé et rejoignent Ali en Angola. Les poursuites judiciaires, elles, se poursuivent.

L’effacement symbolique

Symbole de la chute de la dynastie, l’aéroport de Port-Gentil, qui portait le nom d’Ali Bongo, est rebaptisé en février 2025. Il s’appelle désormais Aéroport International Joseph Rendjambe Issani – du nom d’un opposant assassiné en 1990, sous le règne d’Omar Bongo. La boucle est bouclée.

17 ans après que reste-t-il d’Omar Bongo ?

Dix-sept ans après sa mort arrangée, Omar Bongo Ondimba n’est plus qu’un fantôme. Son fils a été destitué. Sa belle-fille et son petit-fils ont été emprisonnés. Le parti démocratique gabonais, qu’il avait fondé, survit sans les Bongo. Le général Oligui Nguema, son ancien garde du corps, règne désormais sur Libreville.

Pourtant, le système qu’il a bâti  clientéliste, reposant sur un équilibre ethnique savant – résiste peut-être mieux que sa dynastie. Le Gabon reste un îlot de pétrole dans une région troublée. Et l’armée qui a renversé son fils est celle qu’il avait lui-même soigneusement entretenue.

Omar Bongo aimait à rappeler : « Le Gabon sans la France est une voiture sans chauffeur. » Le 30 août 2023, ce sont les militaires qui ont pris le volant. Et les Bongo ont été jetés hors du véhicule.

C’est l’histoire d’un chef bantou de 1,51 m qui menaçait de faire sauter la Ve République. C’est l’histoire d’un homme de réseau. C’est l’histoire d’un empire qui a cru durer toujours. Il a duré 55 ans. C’est déjà beaucoup.

Par Ousmane Diallo 

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